«Bavarde et verticale» : une gouvernance impossible ?

Manifestation de personnels de direction, mouvements de professeurs, alertes d’associations d’élus, votes au conseil supérieur de l’éducation, autant de signaux témoignant de l’écart entre l'objectif affiché d’école de la confiance et la réalité. La gouvernance ne saurait être « bavarde et verticale ».

La manifestation organisée le 6 février devant le rectorat Rennes à l’appel des quatre syndicats de personnels de direction traduit bien entendu l’exaspération des personnels de direction devant des « échéances intenables » et des « objectifs improbables » mais pose aussi la question de la gouvernance académique, et celle de la portée réelle de l’objectif affiché d’école de la confiance dont le projet de loi est à partir d’aujourd’hui discuté à l’Assemblée nationale.

Parler de « gouvernance » au lieu de « gouvernement », c’est, si l’on en croit Willy Brandt s’exprimant au G20 en 1995, penser qu’« un processus continu de coopération et d’accommodement entre des intérêts divers et conflictuels  » se substitue à un processus vertical de décision porté par une autorité unique.

Et on pourrait penser en effet que l’éducation, qui est aujourd’hui dans notre pays notamment l’affaire de l’Etat, des différentes collectivités (de la commune aux régions en passant par les intercommunalités et les départements), des parents, des élèves, des personnels, du réseau associatif éducatif, des entreprises, relève en effet plutôt de la gouvernance que du gouvernement.

Mais ce serait compter sans le poids de l’organisation bureaucratique qui prévaut toujours à l’éducation nationale, organisée au national comme au territorial en directions, sous-directions, bureaux, qui induisent un mode ce décision marqué davantage par la verticalité et le cloisonnement que par l’horizontalité et la transversalité.

Ce que pointent les personnels de direction de l’académie de Rennes, c’est l’écart entre le discours et le faire. On peut disserter longuement sur l’horizontalité sans la mettre en œuvre effectivement. Le discours  de la recteure de Rennes est en effet sans ambigüité sur le sujet : "donner la priorité à l’horizontalité", tel est l’objectif de son projet de gouvernance académique. Sa démonstration est limpide : "Le comité de direction académique porte une feuille de route collective. C’est à ce niveau qu’on harmonise les pratiques, qu’on assure l’équité entre les territoires, qu’on garantit des trajectoires cohérentes pour les élèves. Cette notion d’équipe de direction doit s’étendre petit à petit aux inspecteurs du premier et du second degrés, et aux personnels de direction. Ce pilotage de proximité doit permettre de plus en plus de subsidiarité, sur la carte des formations, l’accès à l’enseignement supérieur, la carte des enseignements de spécialité, la formation des professeurs…" Mais les personnels de direction pointent à l’inverse, « une situation de non-dialogue », « un ton autoritaire », et un impact sur le fonctionnement qui se traduit par l’ "allongement des délais de réponse", l’"accumulation de commandes pressantes qui ne pourront être qualitativement honorées dans les temps impartis"… 

Sans doute pourra-t-on voir dans cette difficulté d’instaurer une véritable gouvernance sur un territoire académique une des raisons qui ont conduit le ministre à annoncer le 31 janvier devant la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale sa décision de maintenir les rectorats actuels et de renoncer à la fusion des académies dont il avait fixé la réalisation pour 2020[1] Nous allons maintenir tous les rectorats et tous les recteurs en France » car « nous avons besoin de ce haut encadrement ». Une décision prise, a-t-il confié, « après avoir écouté les acteurs et être allé sur le terrain ». Cette décision inattendue relèverait donc d’un processus de gouvernance, prenant en compte les intérêts divers et conflictuels, et conduisant à surseoir à la mise en œuvre du décret n° 2017-1543 du 6 novembre 2017 relatif aux attributions des recteurs de région académique qui stipule dans son article 1 qu’ «un recteur de région académique peut être chargé, par décret pris en conseil des ministres, d'administrer les autres académies de la même région académique. Les dispositions relatives au comité régional académique prévu à l'article R. 222-3 ne sont alors pas applicables[2]».

Plus généralement, la tension exprimée à Rennes par les personnels de direction, si on la met en lien avec ce qu’on observe dans d’autres académies chez les professeurs – « stylos rouges »[3],démissions de professeurs principaux de lycée[4], gel des notes[5] par exemple- ou de la part de l’association des maires ruraux de France appelant les député.e.s à « voter l’un des amendements demandant la suppression de ce nouvel article 6 quater du " Projet de loi pour une école de confiance "[6] », si on la rapproche aussi de quelques signaux préoccupants donnés dans les instances consultatives de l’éducation nationale[7],ne traduirait-elle pas un contexte diffus de défiance à tous les étages de l’institution scolaire et de ses partenaires quand au même moment le ministre défend devant l’assemblée nationale un projet de loi pour l’Ecole de la confiance ?

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[1]Voir le billet consacré à cette question :

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/121118/nouvelle-gouvernance-academique-quels-points-de-vigilance

[2]https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000035986337&dateTexte=&categorieLien=id

[3]https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/090119/stylos-rouges-un-revelateur-aussi-de-la-forme-scolaire

[4]https://www.ladepeche.fr/2019/02/01/reforme-du-lycee-la-revolte-des-professeurs-principaux-de-deodat,7988596.php

Voir aussi : https://www.liberation.fr/france/2019/02/10/les-profs-s-initient-a-de-nouvelles-facons-de-protester_1708623

[5]http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2019/02/07022019Article636851221930626702.aspx

[6]Il prévoit la création d’ « Etablissements publics des savoirs fondamentaux », « constitués de classes du 1er degré et du 1er cycle du 2nd degré », « qui regroupent les classes d’un collège et d’une ou plusieurs école situées dans le même bassin de vie » ;« même si le dispositif n’est pas obligatoire, note l’association, il s’agit néanmoins clairement d’une incitation à la concentration scolaire ».

[7]Voir à ce propos le billet : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/191218/l-ecole-cote-de-confiance-ou-cote-d-alerte

 

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