Consultation sur l’éducation et le numérique : vrais enjeux et fausses questions ?

La consultation citoyenne en ligne en vue d’une prochaine loi sur l ‘école dans la société du numérique permet de voir comment le débat s’engage : entre enjeux véritables et fausses questions, quelques angles d’approches doivent être privilégiés pour y voir plus clair.

La consultation citoyenne, ouverte en ce mois de juin sur la plate forme Parlement et citoyens[1] par le président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale[2], est une bonne occasion de voir en quels termes le débat sur l’école dans la société du numérique est posé. On retiendra dans ce billet trois angles d’approche.

La première partie de la consultation questionne sur les bénéfices attendus du numérique à l’école. Il est frappant de constater que les propositions suggérées par le président de la commission, Bruno Studer, semblent envisager l’école comme fermée sur elle-même, ce qui est particulièrement paradoxal s’agissant d’une consultation portant sur le numérique. En effet, aucune des propositions ne fait référence aux objectifs de l’école : l’école n’existe pas pour elle-même, pour la seule réussite scolaire de ses élèves, mais comme le rappelle la loi de refondation de l’école de la République[3], « le droit à l'éducation est garanti à chacun afin de lui permettre de développer sa personnalité, d'élever son niveau de formation initiale et continue, de s'insérer dans la vie sociale et professionnelle, d'exercer sa citoyenneté[4]». « La formation scolaire favorise l'épanouissement de l'enfant, lui permet d'acquérir une culture, le prépare à la vie professionnelle et à l'exercice de ses responsabilités d'homme et de citoyen. Elle prépare à l'éducation et à la formation tout au long de la vie. Elle développe les connaissances, les compétences et la culture nécessaires à l'exercice de la citoyenneté dans la société contemporaine de l'information et de la communication. Elle favorise l'esprit d'initiative. Les familles sont associées à l'accomplissement de ces missions[5] »Si l’on se place dans cette perspective, l’acquisition d’une culture numérique à l’école, par une éducation progressive aux médias et à l’information,  n’est pas une option, mais une « ardente obligation ».

C’est également à cette aune qu’il faut mesurer le poids d’arguments relevant que les résultats du numérique en termes de réussite scolaire sont pour le moins mitigés, et qu’il n’y a donc que de mauvaises raisons à son intégration dans la formation des élèves. Si dans divers pays, les recherches dans ce domaine affichent des résultats prudents[6], est-ce vraiment la question ? Non, si l’on estime que le numérique n’est pas nécessairement un instrument de réussite scolaire, mais une composante indispensable de la culture nécessaire « à l’exercice de la citoyenneté dans la société contemporaine de l’information et de la communication ».

Si l’on examine obstacles et leviers pour développer le numérique à l’école, il est juste de « repenser l’organisation spatiale de l’école et de la classe ». Les classes « en autobus », par exemple, ne favorisent guère l’échange et la coopération ou le travail de groupe. Mais les multiples cloisonnements des espaces, des disciplines entre elles, des enseignements et de la vie scolaire, des salles d’étude et du centre de documentation et d ‘information, constituent l’essence même de la forme scolaire de notre enseignement secondaire. Quelle place symbolique et physique accorde-t-on à l’éducation  quand les emplois du temps des élèves et des enseignants ne comportent que des heures d’enseignement, le reste étant représenté par du blanc, ce que tout un chacun appelle les « trous d’emploi du temps », qui ont si mauvaise réputation ? La conception du temps scolaire est exclusivement chronologique, linéaire, une heure vaut une heure (celle d’une « discipline fondamentale » valant plus qu’une autre, toutefois !), elles ont toute la même durée et le contenu est soit un enseignement, soit la redoutable « permanence » que les assistants d’éducation doivent « tenir ». L’école serait beaucoup plus riches d’initiatives, de créativité et d’échanges si on substituait à cette conception du temps chronologique quantitatif une conception du temps opportun[7], qualitatif, dans laquelle le trou d’emploi du temps se transforme en espace de projet, de coopération, de recherche personnelle. Les pratiques du numériques dans ce cadre transformé deviennent plus inventives que si on les corsète dans la forme scolaire traditionnelle ou le tableau blanc interactif se substitue au tableau noir ou vert, la tablette aux cahiers, mais où le professeur continue d’enseigner à tous au même rythme.

Cette conception diversifiée du temps permet aussi de résoudre la question de la décélération et de la déconnexion propices à des apprentissages en profondeur. Ce besoin ne signifie pas que l’école doit proscrire les usages du numérique en son sein, mais prévoir des temps où il est opportun de travailler avec les instruments numériques et d’autres où il peut être bénéfique de s’en passer.

Entre vrais enjeux et fausses questions, le débat citoyen devrait ce mois-ci permettre de faire un tri salutaire.

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[1]https://parlement-et-citoyens.fr/

[2]https://parlement-et-citoyens.fr/project/education-et-numerique/consultation/

[3]https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000027677984

[4]article L 111.1 du Code de l’éducation

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do;jsessionid=5D156D45B99425563F1FA16924833C82.tplgfr31s_3?cidTexte=LEGITEXT000006071191&idArticle=LEGIARTI000027682584&dateTexte=20180611&categorieLien=id#LEGIARTI000027682584

[5]Article L 111.2 du Code de l’éducation 

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do;jsessionid=5D156D45B99425563F1FA16924833C82.tplgfr31s_3?cidTexte=LEGITEXT000006071191&idArticle=LEGIARTI000027682589&dateTexte=20180611&categorieLien=id#LEGIARTI000027682589 

[6]On se reportera notamment au n° 67 de la Revue internationale d’éducation, dont le dossier Pédagogieetrévolution numérique apporte sur la question de la plus-value du numérique des éclairages mesurés provenant des Pays Bas et d’Australie (2014), et aux études de la DEPP sur les premiers « collèges connectés » français (2015)

https://journals.openedition.org/ries/4065

http://www.education.gouv.fr/cid85556/le-numerique-au-service-de-l-apprentissage-des-eleves-premieres-observations-du-dispositif-colleges-connectes.html

[7]Les Grecs anciens distinguaient, pour parler du temps, Kronos, temps quantitatif et linéaire, et Kairos, temps qualitatif et opportun.

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