Coéducation ou dogmatisme : un choix très politique ?

Ne pas tolérer, au prétexte qu’elles ont voilées, la présence de mères d’élèves accompagnant des ateliers conduits par les enseignants dans une école maternelle, n’est-ce pas, au fond, les réduire à une appartenance religieuse, au mépris de la coéducation, et du dialogue confiant qu’elle suppose ?

La journée nationale de lutte contre le harcèlement à l’école[1] a été marquée, jeudi dernier dans une école maternelle de Clamart, par une réaction caractéristique des temps déraisonnables que nous traversons[2].

A l’école Charles de Gaulle, jeudi matin, des ateliers de coéducation avec l'appui des parents d’élèves sont organisés en grande section de maternelle sur le thème du harcèlement. Soucieux sans doute de promouvoir la coéducation en général et en particulier sur ce sujet qui touche directement à la vie scolaire et familiale des enfants, la rectrice de l’académie de Versailles et le directeur académique des services de l’éducation nationale des Hauts de Seine, accompagnés du maire de la ville, sont en visite dans cette école.

Mais la visite tourne court : des mères d’élèves voilées accompagnant les ateliers, les visiteurs s’en vont. La rectrice s’en explique : « La règle est claire, nous sommes sur le temps scolaires, à l'intérieur de l'école, les signes religieux ne sont pas admis ».

Ce choix mérite qu’on s’y arrête quelques instants, en revenant sur quelques fondamentaux.

Qu’est-ce que la coéducation ? Le référentiel des compétences professionnelles des métiers du professorat et de l’éducation (arrêté du 1er juillet 2013) fait de « coopérer avec les parents d’élèves » une des compétences de ces métiers et précise qu’il s’agit d’œuvrer« à la construction d’une relation de confiance avec les parents » et d’analyser avec eux « les progrès et le parcours de leur enfant en vue d’identifier ses capacités, de repérer ses difficultés et coopérer avec eux pour aider celui-ci dans l’élaboration et la conduite de des son projet personnel, voire de son projet professionnel ». On ne peut reprocher à la directrice et à l’équipe pédagogique de l’école d’avoir mis en œuvre cette compétence en associant des mères d’élèves au bon déroulement de ces ateliers portant sur le harcèlement.

Qu’est-ce que la laïcité ? A l’intérieur de l’école, les signes religieux ne sont-ils pas admis, comme l’affirme la rectrice d’académie ? Faut-il rappeler que si le statut des fonctionnaires leur impose une neutralité politique, religieuse et commerciale dans l’exercice de leur fonction, et si la loi du 15 mars 2004  encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics, stipule que “dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit”, elle n’impose aucunement cette interdiction à leurs parents, comme le rappelle fort utilement la circulaire d’application : « La loi ne concerne pas les parents d’élèves ». Faut-il rappeler ce que cette circulaire n°2004-084 du 18-5-2004 indique clairement : « Tout propos, tout comportement qui réduit l’autre à une appartenance religieuse ou ethnique, à une nationalité (actuelle ou d’origine), à une apparence physique, appelle une réponse. Selon les cas, cette réponse relève de l’action pédagogique, disciplinaire, voire pénale. Elle doit être ferme et résolue dans tous les cas où un élève ou un autre membre de la communauté éducative est victime d’une agression (qu’elle soit physique ou verbale) en raison de son appartenance réelle ou supposée à un groupe donné».

Il est pour le moins paradoxal que la journée nationale de lutte contre le harcèlement à l’école donne lieu à la réduction à leur appartenance religieuse de mères d’élèves accompagnant des activités conduites par les enseignantes dans le cadre de la coéducation. C’est tout à la fois la laïcité et la coéducation qui sont contredites par le départ précipité de l’école des plus hauts représentants de l'autorité académique, au mépris, en outre, du déroulement des activités éducatives prévues ce matin-là avec les élèves.

Le lendemain, le rectorat d'académie a précisé que la rectrice s'est fondée sur le récent vade-mecum de la laïcité à l'école[3], qui stipule que « l'obligation de neutralité s'impose aux parents volontaires pour participer à des activités d'enseignement pour lesquelles ils exercent des fonctions similaires à celles des enseignants».  Cette justification est inappropriée : les mères d’élèves ce matin-là, n’étaient pas en activité d’enseignement mais permettaient le bon déroulement des ateliers conduits par l’enseignante, qui seule donnait les consignes aux élèves et pilotait leurs activités.

On en vient donc, sur le fond, à analyser le choix de la rectrice d’académie comme, au mieux,  une manifestation de dogmatisme, alors que la laïcité, selon  Catherine Kinstler est justement le contraire, un adogmatisme[4] : « ce qui est directement contraire à la laïcité, écrit-elle, c’est la religion civile, quels qu’en soient les dogmes, dogmes qu’on décore aujourd’hui du nom de valeurs. Une religion civile présente la loi comme un objet de croyance qu’il faudrait professer, qu’il faudrait aimer ». Entre la lecture dogmatique d’un vadémécum et la coéducation, la rectrice de l’académie de Versailles a choisi. Choix politique s’il  en est, qui constitue une régression dommageable dans la mise en œuvre du principe de laïcité comme de la coéducation dans les écoles, collèges et lycées publics.

 __________________________________________________________

[1]https://www.education.gouv.fr/cid134915/journee-nationale-de-lutte-contre-le-harcelement-a-l-ecole.html 

[2]http://www.leparisien.fr/hauts-de-seine-92/a-clamart-trois-meres-voilees-sont-presentes-dans-l-ecole-la-rectrice-fait-demi-tour-07-11-2019-8188356.php

[3]https://cache.media.eduscol.education.fr/file/laicite/07/9/Vademecum_Laicite_1179079.pdf

[4]Catherine Kintzler, Penser la laïcité, Minerve, 2014.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.