Education de l’ombre : en France aussi ?

Il n’y a pas qu’en Asie que l’éducation de l’ombre, le soutien scolaire privé, se développe. C’est aussi le cas en Europe, et en France. Ne faudrait-il pas s’interroger sur l’image que ce miroir renvoie de notre éducation nationale ?

C’est un phénomène mondial, qui touche tout particulièrement le continent asiatique, comme l’ont montré Mark Bray et Wei Zhang dans un article paru dans le dernier numéro de la Revue internationale d’éducation de Sèvres : « Une privatisation par défaut : expansion et enjeux du soutien scolaire privé en Asie[1] ».

En 2011, un rapport de Mark Bray sur l’éducation de l’ombre dans l’Union européenne « Le défi de l'éducation parallèle: le tutorat privé et ses implications pour les décideurs politiques dans l'Union européenne[2]» lui a inspiré un article paru  dans la même Revue en 2013 : « L’éducation parallèle : nature et implications du tutorat extrascolaire privé en Europe[3] ». Il signalait dans cet article la « montée en puissance » du « système éducatif parallèle du tutorat extrascolaire ». Il notait : « Lorsqu’ils examinent attentivement l’éducation parallèle, les décideurs et les éducateurs peuvent apprendre énormément sur les systèmes éducatifs ordinaires et les attentes des familles. De ce point de vue, le tutorat peut fonctionner comme un miroir. En gros, le fait que l’éducation parallèle soit limitée en Scandinavie semble supposer que les familles y sont plus satisfaites de la nature des prestations dispensées par les écoles que ne le sont leurs homologues ailleurs en Europe. (…). Par contraste, le fait que l’éducation parallèle ait considérablement augmenté ailleurs montre que les familles ont moins confiance dans la capacité du système scolaire à répondre à leurs attentes ».

C’est en gardant à l’esprit cette fonction de miroir attribuée à l’essor du tutorat privé extrascolaire qu’il faut considérer l’article publié hier dans Le Monde sur « ces enseignants qui ont une deuxième métier[4] ». Qu’apprend-on dans cet article ? D’une part, qu’aucune donné officielle n’est disponible en France qui permette de mesurer l’ampleur du phénomène ; les demandes individuelles de cumul d’activité ne sont collationnées ni académiquement ni nationalement. En effet, les enseignants, comme tous les fonctionnaires sont censés percevoir de l’Etat un traitement qui leur permet de n’exercer aucune autre activité que leur mission. Toutefois, certaines activités peuvent être exercées sans autorisation (bénévolat, production d’une œuvre de l’esprit…), d’autres étant soumises à autorisation préalable, et notamment l’enseignement et la formation[5].

Faute de données officielles, le journaliste du Monde s’est tournée vers les entreprises privées de soutien scolaire qui essaient d’attirer massivement les professeurs de l’éducation nationale, gages de fiabilité pour leurs clients. « Dispenser des leçons de soutien à domicile (…) permet de gagner 300 euros ou 400 euros de plus par mois », déclare un chef d’entreprise de soutien scolaire. A l’heure où l’on débat de la revalorisation du métier d’enseignant, et notamment des traitements, cela devrait retenir l’attention des ministres concernés. Un autre chef d’entreprise observe que « Tous les professeurs qui travaillent avec nous sont passionnés par leur métier. Ils viennent chercher ce qu’ils ne trouvent pas toujours à l’école : un autre rapport à l’enseignement et aux élèves ». Il y a là sans doute aussi de quoi s’interroger, au nom de l’effet miroir, sur ce qui fait défaut à la relation pédagogique et éducative au sein de l’école. Dominique Glasman, sociologue qui a consacré plusieurs de ses ouvrages à cette question,  comme L ’école hors l’école, Cours particuliers et construction sociale de la scolarité  ou L’accompagnement scolaire[6], observe, dans un article paru en 2014[7], que « depuis deux ou trois décennies, l’école semble avoir amplement scolarisé ses entours. En dehors de l’école, les enfants et les adolescents sont de plus en plus pris par des activités liées à l’école, que ce soit pour réaliser le travail exigé par les maîtres ou pour compléter et parfaire certains des apprentissages scolaires. Plus, il se pourrait bien qu’une distinction naguère pertinente, entre le travail obligatoire (devoirs et leçons) et le travail délibérément choisi par élèves et parents et donc facultatif (cours particuliers, devoirs de vacances, utilisation de logiciels éducatifs divers) soit progressivement frappée d’obsolescence, puisque tout ce travail semble aux yeux de beaucoup devenir indispensable pour atteindre la réussite ».

L’essor de l’accompagnement éducatif privé pose de multiples questions, dont la moindre n’est pas la question sociale : les enquêtes internationales montrent que ce sont les enfants de familles favorisées qui profitent de celui-ci, accroissant ainsi  les inégalités de réussite scolaire d’origine sociale.

Cette question n’a pas été ignorée par les ministres successifs, voire les présidents de la République. En 2007, dans sa Lettre aux éducateurs[8], Nicolas Sarkozy affirmait que « Désormais les devoirs seront faits à l'école», et, dès la rentrée 2017 l’accompagnement éducatif était mis en place dans les zones d’éducation prioritaire et généralisé l’année suivante. Dix ans plus tard, c’est le dispositif « Devoirs faits » qui, à partir de la rentrée 2017,  propose aux collégiens, dans leur établissement, un temps d’étude accompagnée gratuite pour réaliser leurs devoirs. Mais il n’en demeure pas moins que le recours à l’accompagnement éducatif privé se développe sans qu’on cherche vraiment à se demander quelle image de notre école renvoie ce miroir.

Il serait sans doute temps de prendre en compte cette réalité pour changer véritablement la donne de l’accès à la réussite scolaire, si on ne considère pas cet état de fait comme une fatalité, celle des  privatisations multiformes de l’éducation devenue un marché.

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[1] https://journals.openedition.org/ries/8837

[2] https://nesetweb.eu/fr/ressources/bibliotheque/the-challenge-of-shadow-education-private-tutoring-and-its-implications-for-policy-makers-in-the-european-union/

[3] https://journals.openedition.org/ries/3126

[4] https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/02/11/ces-enseignants-qui-ont-un-deuxieme-metier-apres-la-classe_6029143_3224.html

[5] https://www.education.gouv.fr/cid58052/vie-professionnelle-et-situation-personnelle-cumul-d-activites.html

[6] Dominique Glasman, L’école hors l’école, 1989, ESF éditeurs, Cours particuliers et construction sociale de la scolarité, CNDP-FAS, 1994 et L’accompagnement scolaire 2001, PuF,

[7] Dans le Traité des sciences et des pratiques de l’éducation, 2014, Dunod, p 433-442

https://www.cairn.info/Traite-des-sciences-et-des-pratiques--9782100717019-page-433.htm

[8] https://www.lemonde.fr/societe/article/2007/09/04/l-integralite-de-la-lettre-aux-educateurs-de-m-sarkozy_950952_3224.html

 

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