Lycéen.ne.s solidaires : dessiner l’école d’après ?

Fermeture des lycées et confinement prolongés renforcent les risques de rupture pédagogique et éducative. Les élu.e.s lycéen.ne.s s’organisent pour faire vivre un réseau de solidarité. Si l’école d’après ne doit pas être copie conforme de celle d’avant, elle devra renforcer encore la vie collégienne et lycéenne qui constitue une part de son précieux héritage.

Dans les premiers temps de fermeture des lycées et de confinement des élèves, les élu.e.s des conseils académiques de la vie lycéenne ont échangé pour faire le point sur la manière dont la continuité pédagogique se mettait en œuvre. De leurs échanges ressort la satisfaction partagée à l’égard des classes virtuelles, avec le CNED ou Discord, mais aussi à l’égard des formes adaptées selon les cas à la situation : les groupes WhatsApp, réunissant élèves d’une classe et professeur principal, permettent par exemple d’organiser le travail à distance, de soulever les difficultés rencontrées et de les résoudre.

Outre les échanges inégaux entre professeurs et élèves, selon la présence des professeurs, outre l’organisation du travail scolaire qui  ne semble pas toujours coordonnée et programmée en tenant compte des possibilités des élèves, ils ont notamment pointé les inégalités de situation entre les élèves : certains sont malades, d’autres accomplissent d’autres travaux que leurs tâches scolaires, les plus fragiles ont le sentiment de se noyer dans la vague de travaux demandés. Tous ne disposent pas des mêmes outils de communication à domicile : question de réseaux, d’équipement de périphériques (micro, imprimante). Certains peuvent s’appuyer sur leurs parents, d’autres pas, pour accomplir leurs tâches scolaires.

Mais les lycéens ne s’en sont pas tenus à un simple constat. Dans l’académie de Montpellier, par exemple, les élu.e.s du conseil académique de la vie lycéenne se sont saisi.e.s de la question des inégalités de situation entre lycéen.ne.s et ont souhaité renforcer la solidarité entre élèves en impulsant le déploiement d'un réseau lycéen d'entraide et de solidarité dans l'académie, réseau qu'ils ont intitulé " Solidaires plutôt que Solitaires"[1]. Ce réseau pourra être mis en place dans chaque lycée, par les élus des conseils de vie lycéenne (CVL) avec l’accompagnement des référents vie lycéenne et des professeurs principaux, les élu.e.s lycéen.ne.s et délégué.e.s de classe étant co-responsables du réseau à l’échelle de leur établissement. Des lycéen.ne.s se sont déjà organisés dans certains lycées pour mettre en place un tutorat entre élèves volontaires et élèves ayant besoin de soutien scolaire[2], pour penser à un système d échange local (SEL), pour garder le lien avec les mineurs non accompagnés scolarisés dans leur établissement.

Il s’agit ainsi d’agir concrètement contre la discontinuité pédagogique et éducative qui frappe celles et ceux, qui, parmi les lycéen.ne.s, sont, comme l’écrit Jean-Paul Delahaye dans une récente tribune publiée par Libération, « davantage privés encore que les autres de temps scolaire, d’une présence en classe et de stimulations indispensables dans un groupe d’enfants et d’adultes (…), privés plus que les autres aussi d’aide d’adultes en capacité de les accompagner, privés souvent d’outils numériques », car il n'y a pas que des « enfants à l’aise sur leur tablette ou ordinateur et leur imprimante familiale, disposant d’une chambre personnelle et pouvant être en contact sans difficulté avec leurs enseignants[3] ».

La création de ce réseau de solidarité à l’initiative des lycéens est une des belles initiatives qui témoignent de la capacité des jeunes à penser l’égalité et la fraternité en action, et à les mettre en oeuvre, au moment où la prolongation du confinement et de la fermeture des établissements accroît les risques de rupture pédagogique et éducative de certains élèves qui méritent la plus grande attention. Plus globalement, il témoigne de l’impact éducatif, en termes de formation sociale et civique, de la vie lycéenne, de ses instances locales, académiques et nationales, et de ceux qui accompagnent les jeunes pour les faire vivre : les référents de vie lycéenne, les professeurs principaux, les conseillers principaux d’éducation et les personnels de direction dans chaque lycée, les délégué.e.s académiques à la vie lycéenne, et la délégation nationale. On ne peut que se féliciter que ce dispositif de formation démocratique aux valeurs de la république commence dès le collège avec les conseils de vie collégienne, généralisés depuis 2016, contribuant ainsi à transformer peu à peu l’établissement scolaire en « espace de démocratie vivante », selon la belle formule de René Blanchet[4].

On parle beaucoup de l’école d’après, qui ne devrait pas être le simple retour à l’école d’avant. Comme nous y invite Michaël Foessel en conclusion de la chronique Philiosophies de Libération le 9 avril, « même un révolutionnaire peut s’autoriser un moment de conservatisme. Pour le dire en paraphrasant Adorno, il n’est pas vain d’être solidaire du monde d’avant à l’instant de sa chute[5] ». Si on devait tourner la page de l’école d’avant, soyons donc, sans restriction aucune, solidaires de la vie lycéenne et collégienne, et de son apport indispensable à la construction de l’école d’après.

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[1] https://twitter.com/sophiebejean/status/1248238311577190402?s=20

https://twitter.com/iokanaanbelfis/status/1249084878169219072

[2] comme les lycées Vallot de Lodève et Pompidou de Castelnau le Lez dans l’Hérault

[3] https://www.liberation.fr/debats/2020/04/01/le-confinement-une-catastrophe-pour-les-enfants-pauvres_1783813

[4]  René Blanchet, « La vie de l’élève et des établissements scolaires », rapport, Ministère de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie ,1998

https://www.education.gouv.fr/la-vie-de-l-eleve-et-des-etablissements-scolaires-10322

[5] https://www.liberation.fr/chroniques/2020/04/09/le-monde-d-avant-le-monde-d-apres_1784746

 

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