La réussite scolaire pour tous : quels moyens de l’approcher selon Eric Maurin ?

 

Dans son dernier ouvrage, La fabrique du conformisme[1], paru ce mois-ci, Eric Maurin  consacre un chapitre à l’école, intitulé Les camarades de classe ou le jugement des autres.

Dans son travail de déconstruction de représentations relatives au conformisme, il remet en question une interprétation déterministe de ce que Annah Arendt appelle « la tyrannie de la majorité »[2] vécue dans le monde scolaire.

Il le fait à partir d’enquêtes sociologiques réalisées en France, dans les académies de Créteil et de Versailles, en s’appuyant également sur des enquêtes menées à l’étranger, en Israël notamment.

Qu’il s’agisse de l’indiscipline, l’absentéisme, le décrochage, Eric Maurin part d’une idée simple : « une intervention ciblée sur un petit nombre d’élèves peut suffire à améliorer le comportement de l’ensemble des élèves ». On voit comment cette hypothèse de travail est hétérodoxe par rapport au principe d’égalité de traitement qui commande nos politiques publiques. Mais les expériences faites sont éloquentes par leurs résultats.

A Créteil, par exemple, on a demandé à des principaux de collège de cibler un petit nombre de parents d’élèves en difficulté, volontaires pour participer à des réunions régulières avec l’équipe de direction afin de faire le point sur le fonctionnement du collège et de les aider à mieux dialoguer avec leurs enfants et les professeurs. A la fin de l’année scolaire on observe que ces parents rencontrent beaucoup plus souvent les professeurs (+25%), participent beaucoup plus aux réunions organisées par les associations de parents (+45%). Pour leurs enfants, on note une baisse significative de l’absentéisme (-25%) et du nombre de sanctions (-40%) et une hausse corollaire des compliments et félicitations (+30%). Mais, ce qui est encore plus spectaculaire, c’est l’influence de ce changement d’attitude des élèves concernés sur ceux dont les parents n’ont pas été ciblés par le dispositif. Les élèves des familles non volontaires des classes tests ont une baisse des sanctions (-21%) et des absences non justifiées (-13%). Au total, dans les classes concernées la baisse de 30% des sanctions, de 20% des absences injustifiées et la hausse de 25% des encouragements et félicitations démontrent que, par capillarité sociale entre les élèves, l’action engagée sur quelquesuns d’entre eux a profité à l’ensemble de la classe. On en conclut qu’il est bien plus difficile de sécher les cours ou contester l’autorité du professeur dans une classe où personne d’autre n’a commencé à le faire.

Si les parents sont « un levier politique », si les principaux de collège sont des « acteurs clés », les expériences ont permis aussi de mesurer les « effets d’entraînement que les élèves exercent les uns sur les autres ». Un travail sur les réseaux d’amitié dans les classes, réseaux comportant des amis à risque de décrochage scolaire, permet de mesurer les interactions entre décrocheurs potentiels, et comment l’action du principal du collège, sur certains d’entre eux a eu un impact sur la trajectoire scolaire des autres. L’influence de son action finit par inverser, dans les classes tests, la mécanique qui conduit les décrocheurs potentiels à s’entraîner mutuellement dans la voie du renoncement scolaire. Le nombre de décrocheurs réels y est en effet de 50% inférieur aux autres classes. Et on mesure également dans les classes tests un renforcement des liens entre amis.

A ce propos, Eric Maurin signale qu’à Tel Aviv, à l’entrée au collège, on demande aux élèves d’indiquer jusqu’à huit noms de camarades d’école avec qui ils souhaiteraient se retrouver en classe au collège. Deux chercheurs israéliens ont observé qu’à niveau scolaire équivalent, un élève qui a dans sa classe cinq amis de l’école d’origine, a, par rapport à un élève qui est dans une classe de 6e sans amis,  des résultats aux évaluations standardisées en 5e supérieurs de 10%.

On peut rapprocher cette donnée de l’étude publiée récemment par le CNESCO sur la constitution des classes à la rentrée 2015[3] en France. Cette étude fait apparaître que, si certains critères sont pris en compte dans plus de 90% des cas (problèmes comportementaux, diversité des profils scolaires, options, mixité filles-garçons, tensions entre élèves), celui des groupes d’amis ne l’est qu’à 60% en collège et 30% en lycée. Or, l’étude menée par Eric Maurin dans des lycées d’Ile de France conduit à observer que deux élèves de lycée, à niveau scolaire équivalent, ont des écarts de réussite sensibles selon qu’ils se retrouvent avec un ami ou sans ami dans leur classe de seconde.

De ces enquêtes, Eric Maurin tire « deux lois antagonistes » :

1/ quand une politique améliore la situation scolaire de camarades avec lesquels un élève interagit, elle contribue également à améliorer sa situation scolaire propre ;

2/ le changements de classe ou d’établissement déstabilisent d’autant plus les élèves qu’ils y perdent leurs amis, même si la nouvelle classe ou le nouvel établissement sont fréquentés par de meilleurs élèves.

Cette deuxième loi apporte une explication à l’insuccès relatif des politiques d’internat d’excellence conduites sous le quinquennat précédent, comme à celui des Magnet Programs qui, aux Etats unis, affranchissent les établissements publics de la carte scolaire pour recruter dans certaines de leurs sections. Et cela conduit Eric Maurin à expliquer aussi le succès mitigé des cordées de la réussite, créées entre élèves de l’ENS et élèves de lycées défavorisés de Paris.

De cette étude, Eric Maurin tire deux enseignements.
Le premier, pessimiste : « des résultats aussi spectaculaires sont presque déprimants, tant ils soulignent en creux à quel point les parents sont, en règle ordinaire, abandonnés à eux-mêmes et à leur ignorance du système scolaire, notamment dans les collèges sensibles ».

Le second, optimiste : « la "tyrannie de la majorité" évoquée par Arendt n’est pas nécessairement vouée au service de l’échec : c’est une arme qui peut aussi se retourner, servir à amplifier les réussites individuelles, leur donner une dimension collective. » On a même envie d’aller plus loin en déduisant des observations faites que l’effet d’entraînement d’une minorité bien ciblée peut mettre en échec la tyrannie de la majorité. Autrement dit, une «intervention d’apparence légère (mais qui demande néanmoins de mobiliser les principaux) va suffire à modifier en profondeur nombre de trajectoires initialement identifiées comme "à risques" ». 

Au moment où la ministre demande que les recommandations du rapport de Jean-Paul Delahaye, Grande pauvreté et réussite scolaire[4], soient mises en œuvre dans les académies et dans les établissements scolaires, on trouvera dans l’étude d’Eric Maurin de bonnes raisons d’être confiant dans la capacité des directions et équipes d’établissement à faire reculer significativement le déterminisme social auquel on se résigne encore trop souvent.

 


[1] Maurin, Eric, La fabrique du conformisme, Seuil, la République des idées, 2015. On a souvent cité dans ce blog son ouvrage, Le ghetto français, publié dans la même collection en 2005. Eric Maurin est directeur d’études à l’EHESS.

[2] Arendt, Annah, « La crise de l’éducation » in La crise de la culture, Paris, Gallimard, Folio-Essais, 1972/

[3] http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2015/08/Note-enqu%C3%AAte-constitution-des-classes.pdf

[4] http://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/52/7/Rapport_IGEN-mai2015-grande_pauvrete_reussite_scolaire_421527.pdf

Voir notre billet du 14 mai 2015 :

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/140515/depenses-d-accompagnement-educatif-l-equite-c-est-pour-quand

 

 

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