Conférence nationale sur l’évaluation des élèves : comment échapper aux oubliettes de la rue de Grenelle?

Les conférences nationales, les consultations sont fréquentes en France à propos de l’éducation. Le risque le plus grand, c’est que ces moments utiles de débat aboutissent à des rapports de synthèse  sans suite.

On se souvient par exemple de la conférence nationale sur les rythmes scolaires, lancée par Luc Châtel, qui aboutit à un rapport de synthèse présenté par le ministre en Janvier 2011[1], rapport dont il s’empressa de ne rien faire avant l’élection présidentielle de 2012.  Le consensus établi par cette consultation a volé en éclats quand Vincent Peillon, en 2012 s’est attaqué frontalement à la question.

La capacité de l’éducation nationale à tout changer pour que rien ne change[2] est impressionnante. Le changement est inscrit dans les rapports, l’immobilisme de l’école réelle demeure.

Cette culture immobile est si forte que lorsque la ministre déclare le 8 octobre devant le conseil supérieur de l’éducation qu’elle souhaite « Un collège unique qui articule les temps du disciplinaire et de l’interdisciplinaire », cela est interprété ainsi par le Café pédagogique :« La mention de l'interdisciplinaire pourrait annoncer quelque chose de comparable aux anciens Itinéraires de découverte. [3]» Il faudrait donc toujours en revenir sinon à l’existant, du moins à quelque chose qui a existé, sans remettre jamais en cause l’architecture d’ensemble.

Si on veut repenser l’évaluation des élèves, et « interroger le sens de la moyenne et des moyennes de moyennes », comme l’a suggéré Najat Vallaud Belkacem[4], on ne saurait en revenir à ce qui fut un temps essayé au collège, le remplacement de la notation chiffrée par la notation par lettres : les professeurs avaient vite fait d’instaurer pour la note A des A + A++ et des A- et A--, reconstituant ainsi l’échelle de notation de 0 à 20.

Il vaudrait mieux poser d’emblée les critères sur lesquels sont attribués les examens. Tant qu’ils seront attribués en fonction de la moyenne des notes, obtenues aux diverses épreuves, on n’en sortira pas. On pourra toujours, par exemple, faire l’impasse sur un apprentissage fondamental, parce qu’on va compenser la mauvaise note obtenue ici par une très bonne note obtenue là. L’élève a donc la moyenne, mais cela ne signifie rien de précis sur ce qu’il a effectivement appris.

Et c’est là que la question de l’évaluation et celle de la part de l’interdisciplinaire dans les enseignements se rejoignent. Tant que le disciplinaire restera l’élément majeur de l’enseignement, les démarches périphériques, comme les itinéraires de découverte (IDD)[5] ressuscités par le Café pédagogique, tiendront une place marginale dans une évaluation fondée sur des productions disciplinaires sous forme de devoirs ou d’épreuves d’examen. Si, en revanche, au collège, une part significative du temps d’apprentissage était dévolue à des démarches de productions interdisciplinaires, on pourrait plus aisément transformer l’évaluation, et les modalités d’examen. Chaque élève constituerait au fil de sa scolarité un portefeuille de réalisations individuelles et en équipe, attestant les connaissances et les compétences acquises et celles qui ne le sont pas encore. Les disciplines représentent chacune une part de savoirs, mais ce que l’école vise, c’est le tout, la culture de l’élève.

On ne doute pas que la conférence nationale sur l’évaluation des élèves accouchera d’un rapport passionnant. Mais on redoute que ce rapport, comme bien d’autres qui l’ont précédé et le suivront, ne change pas fondamentalement la donne, et tombe dans les oubliettes de la rue de Grenelle.

Pour y échapper, encore faut-il que le pouvoir politique affronte le débat, la contradiction, à partir d’une vision refondatrice claire, et non en proposant, dès le départ, ce qu’il pense être un compromis acceptable par ses partenaires. Mais qui osera affirmer politiquement que la machine française à évaluer « est devenue folle[6]», que nous faisons passer « des examens dont on ne sait pas ce qu’ils prouvent »? Qui osera considérer que « l’évaluation au quotidien des élèves (est) la fabrique de l’échec scolaire » ? Qui fixera le cap : concevoir « une évaluation qui prenne au sérieux ce que les élèves apprennent [6]» ? Qui remettra en cause la conception et l’organisation du baccalauréat ? C’est une chance que le débat sur l’évaluation des élèves s’ouvre, même s‘il n’est pas écrit que cette évaluation changera à la suite de la conférence nationale[7]. Il faudra participer au débat, suivre ses développements et les suites concrètes qui lui seront, on l’espère, données.

 


[1] http://media.education.gouv.fr/file/06_juin/67/1/Rythmes_scolaires_rapport-d-orientation_184671.pdf

[2] Pour paraphraser Tancredi qui affirme, dans Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa,, que « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change »

[3]http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/10/09102014Article635484380851081538.aspx

[4] http://www.education.gouv.fr/cid82781/intervention-de-najat-vallaud-belkacem-devant-le-conseil-superieur-de-l-education-le-mercredi-8-octobre-2014.html

[5] 2h hebdomadaires d’IDD pour les élèves de 5e et 4e, tout le reste en du temps scolaire en enseignements disciplinaires, on reconnaît là la recette du pâté d’alouette, avec le cheval disciplinaire et l’alouette interdisciplinaire

[6] Gauthier, Roger-François, Ce que l’école devrait enseigner, Dunod, 2014. Voir aussi notre billet :

Voir notre billet :  http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/100914/controles-ou-creativite-quel-avenir-pour-l-ecole

[7] www.conference-evaluation-des-eleves.education.gouv.fr

 

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