Etats généraux du numérique : quel est l’air du temps ?

Le dispositif de préparation collaborative des prochains états généraux du numérique au Futuroscope constitue un bon révélateur de l’état de la réflexion sur l’école dans notre pays.

Pour saisir le sens  de ces états généraux[1], un sous-titre retient immédiatement l’attention :

PENSER LE NUMÉRIQUE DANS UN ESPACE-TEMPS PÉDAGOGIQUE EN TRANSFORMATION[2].

Il y a là, en effet, une bonne manière de s’interroger sur le numérique aujourd’hui en se situant dans le cade global de transformation de l’espace-temps éducatif. Le choix, de ce point de vue, de l’adjectif « pédagogique » est toutefois réducteur, et très révélateur de la centration de l’institution scolaire française sur l’instruction plutôt que sur l’éducation qui l’englobe, sur les programmes scolaires plutôt que sur le curriculum dont ils ne sont qu'une partie.

Mais cet angle d’approche restreint se confirme quand on examine le questionnaire en ligne, la plate-forme contributive, le forum participatif, l’architecture de ces états généraux fondée sur cinq thématiques. En effet, les thématiques retenues

  • enseigner et apprendre avec le numérique 
  • un égal accès au numérique pour tous 
  • travailler ensemble autrement / culture numérique professionnelle commune 
  • un numérique responsable et souverain
  • gouvernance et anticipation

semblent, en dehors de « travailler ensemble autrement », se couler dans l’organisation actuelle du système éducatif, comme s’il s’agissait simplement de développer l’usage du numérique dans un système éducatif inchangé. C’est à dire un système éducatif où ce que l’on apprend est conçu comme l’addition de programmes disciplinaires qui encadrent plus le travail des enseignants qu’ils ne disent ce que les élèves apprennent effectivement, un système éducatif où les questions d’évaluation, d’examens et concours, de professionnalité enseignante ne sont  pas traitées en même temps que les programmes, où celles concernant les apprentissages sociaux, émotionnels, citoyens sont traitées, quand elles le sont,  à la marge, dans une ribambelle d’« éducations à » mises en œuvre aléatoirement selon l’engagement de tel personnel ou telle équipe auprès de certains élèves seulement.

Ces entrées ne questionnent donc pas non plus la forme scolaire qui structure notre système éducatif, dont les traits les plus durables sont hérités de l’enseignement par les jésuites sous l’ancien régime.

On observera toutefois que la partie du forum consacrée à « un numérique responsable et souverain[3] » soulève la question de l’impact du numérique surl’environnement et sur la santé et le bien-être. Et on note avec intérêt que certains participants au forum évoquent judicieusement ces questions de fond, par exemple sur le thème « enseigner et apprendre avec le numérique[4] », où une contribution propose de « revoir l’organisation du temps scolaire », un autre de « repousser les murs de la classe », un autre encore de « révolutionner le lycée », autrement dit, de « revoir totalement la configuration des lycées et l'organisation de la journée ». A propos du numérique responsable et souverain, une contribution s’intéresse à la « prévention des souffrances numériques », un autre au « temps cumulé devant écran ».

Mais la forme scolaire la plus traditionnelle est aussi bien représentée, parée des plumes de la modernité  numérique, avec, sur le thème « gouvernance et anticipation[5] »,  la proposition d’instaurer « bons et mauvais points numériques » : ainsi, « on retirerait des points, et en dessous d'un seuil on donnerait des avertissements ou des heures de colle ».

Le dispositif de préparation en ligne des états généraux du numérique permet donc de percevoir l’état de la question, du côté de l’institution comme du côté des acteurs.

On observe ainsi que la vie scolaire est seulement évoquée au cours de cinq rencontres en région académique Auvergne Rhône Alpes : « Comment soutenir la vie scolaire, les relations sociales à distance et la collaboration entre élèves ?[6] », et dans une vidéo de la délégation académique au numérique de l’académie de Nancy Metz sur « le rôle de la vie scolaire en période de confinement[7] ». La vie scolaire ne serait-elle une question que dans deux régions académiques ?

De même, le CDI fait l’objet d’une fiche descriptive d’une expérience de CDI virtuel menée en Martinique[8]. La réflexion sur les espaces de lecture, de recherche et d’information n’est pas non plus au cœur de la transformation des espaces-temps évoquée à l’occasion des états généraux.

On peut voir, à travers ces quelques exemples, qu’une approche datée de l’organisation scolaire française persiste, comme si des domaines aussi essentiels que l’organisation des espaces et des temps scolaires, le rôle de la vie scolaire, de l’organisation des ressources en établissement scolaire, pouvaient être tenus en marge d’états généraux consacrés au numérique en éducation.

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[1]https://etats-generaux-du-numerique.education.gouv.fr/

[2]https://etats-generaux-du-numerique.education.gouv.fr/pages/actusuivi

[3]https://etats-generaux-du-numerique.education.gouv.fr/processes/numerique-souverain/f/22/

[4]https://etats-generaux-du-numerique.education.gouv.fr/processes/enseigner-apprendre-avec-le-numerique

[5]https://etats-generaux-du-numerique.education.gouv.fr/processes/gouvernance-anticipation

[6]https://etats-generaux-du-numerique.education.gouv.fr/search?utf8=%E2%9C%93&term=vie+scolaire

[7]https://etats-generaux-du-numerique.education.gouv.fr/assemblies/grand-est/f/128/posts/332

[8]https://etats-generaux-du-numerique.education.gouv.fr/assemblies/martinique/f/146/posts/97

 

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