Nouvelle gouvernance académique : quels points de vigilance ?

C’est cette année que se prépare la réforme de l’organisation des académies. Par delà les enjeux administratifs, la question pédagogique est essentielle : associer étroitement les enseignants à la préparation de cette nouvelle organisation et placer leur développement professionnel au coeur des objectifs des nouvelles académies, voici deux enjeux capitaux de la nouvelle gouvernance académique.

La réorganisation territoriale des services déconcentrés de l’éducation nationale est inscrite à l’horizon 2020. Il s’agit d’aboutir d’ici là à un paysage cohérent, les nouvelles académies se calquant sur les nouvelles régions dessinées par la loi NOTRe du 7 août 2015[1].  Au 1erjanvier 2020, cette transformation se traduira par  la création de 13 académies, issue du regroupement des 26 académies existant actuellement sur le territoire métropolitain.

Cette transformation de l’organisation académique vise un double objectif : renforcer la cohérence territoriale de l’organisation de la République, mais également transformer la gouvernance des services déconcentrés de l’Etat pour éviter que ce resserrement du pilotage en 13 académies n’aboutisse à une bureaucratisation renforcée de l’organisation éducative, notamment dans les régions académiques les plus étendues -Auvergne-Rhône-Alpes , Grand Est, Nouvelle-Aquitaine  et Occitanie- supposant la fusion de deux ou trois académies.Tous les documents publiés pour fixer l’objectif poursuivi insistent sur ce point. Ainsi, les auteurs du rapport remis en mars 2018 sur cette question, estiment que  « la mise en place de ces nouvelles académies emportera des conséquences sur leur organisation interne, aussi bien au niveau de la gouvernance académique qu’à celui des niveaux départemental et infradépartemental ou des relations avec les établissements d’enseignement supérieur ou les organismes de recherche implantés en région[2] ».

Alors que les académies concernées élaborent les orientations qui guideront cette réorganisation, on peut signaler deux points de vigilance essentiels. D’une part, il ne faudrait pas perdre de vue que toute organisation, apparemment administrative, est, à l’éducation nationale, au seul service de la réussite des élèves et de la réduction des inégalités qui caractérisent notre système éducatif. Toutes les analyses internationales font apparaître que les enseignants français sont parmi ceux dont l'employeur se préoccupe insuffisamment de leur développement professionnel. Comme le note sobrement une note  consacrée à notre pays publiée par l’OCDE en 2018[3], « trois éléments semblent communs aux politiques de développement professionnel des enseignants des pays les plus performants : une période obligatoire et étendue d’expérience pratique pendant la formation initiale et la période d’intégration des enseignants ;  l’existence d’opportunités variées en matière de formation continue répondant aux besoins des enseignants, tels que des ateliers de travail organisés par leur établissement ; et des mécanismes d’évaluation des enseignants fortement connectés à la question de leur formation continue.  La France ne partageait pas l’ensemble des trois politiques enseignantes communes aux pays les plus performants ». Ne pas inscrire en tête des objectifs des nouvelles académies cette priorité du développement professionnel des personnels serait priver leur nouvelle organisation de tout impact positif sur la réussite des élèves concernés. 

Un autre point de vigilance, et non des moindres, réside dans l’idée que l’on se fait de la mise en œuvre de cette nouvelle gouvernance académique. Considère-t-on que les personnels devront se satisfaire d’une simple information sur les décisions prises avec l’aval du ministère par l’encadrement académique, ou considère-t-on que leur implication dans la concertation avec tous les acteurs concernés est essentielle, parce qu’ils sont les acteurs vitaux de la réussite de leurs élèves ? 

Penser que la concertation pourrait se faire sans eux, ou au travers seulement de rencontres avec leurs représentants syndicaux serait se comporter à l’ancienne. Qui ne se souvient des moments forts d’engagement que constituèrent des occasions où les personnels furent consultés dans leur établissement, comme, par exemple, lors de la rénovation du collège unique  avec Alain Savary en 1982, de la réforme des enseignements au lycée à partir du rapport Bourdieu-Gros en  1989, de la réforme du lycée en 2009 autour de la mission confiée à Richard Descoings par Xavier Darcos ? Alors que l’on vise une meilleure prise en compte des singularités locales et des besoins spécifiques, un renforcement des possibilités d’expérimenter et d’innover pour mieux faire réussir les élèves à l’école, tout pourrait-il se passer comme si les personnels n’étaient pas, au même titre que les élèves et les parents, directement concernés, et donc partie prenante de la concertation ?

S’il s’agissait de renforcer l’organisation et le fonctionnement bureaucratique de l’institution scolaire, hérité de l’Université impériale napoléonienne, alors, en effet, les personnels pourraient être tenus en lisière de la concertation. Mais s’il s’agit d’appliquer le principe de subsidiarité à la pédagogie et à l’éducation, les personnels ne doivent-ils pas être prioritairement associés à la réflexion sur les orientations de la nouvelle gouvernance académique dont la valeur ajoutée reposera particulièrement sur leur engagement, leur esprit d’initiative, leur travail en équipes ?

Ces deux points de vigilance sont étroitement liés. Il ne faudrait pas sous-estimer leur importance en cette année scolaire 2018-19, décisive quant à la préparation de la nouvelle organisation des académies.

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[1]Loi du 7 août 2015 portant nouvelle organisation territoriale de la République

http://www.vie-publique.fr/actualite/panorama/texte-discussion/projet-loi-portant-nouvelle-organisation-territoriale-republique.html

[2]Weil, F, Dugrip, O, Luigi, M-P & Perritaz, A, La réorganisation territoriale des services déconcentrés des ministères de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, Rapport n° 2018-029 Mars 2018  http://cache.media.education.gouv.fr/file/2018/40/8/IGAENR-2018-029-Reorganisation-territoriale-services-deconcentres-EN-ESRI_944408.pdf

On lira également avec intérêt le document d'information publié sur le site du ministère : Comprendre la réforme de l'organisation territoriale des ministères (...), affichant, comme premier objectif, Améliorer la gouvernance des politiques éducatives. 

http://www.education.gouv.fr/cid134412/comprendre-la-reforme-de-l-organisation-territoriale-des-ministeres-charges-de-l-education-nationale-et-de-l-enseignement-superieur-de-la-recherche-et-de-l-innovation.html#Ameliorer_la_gouvernance_des_politiques_educatives

[3]Politiques efficaces pour les enseignants: perspectives de PISA, OCDE, 2018 https://www.oecd.org/pisa/pisaproducts/PISA-Teacher-Policies-country note-France-FR.pdf

 

 

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