« Une ancienne et glorieuse tradition scolaire » : quel héritage, vraiment ?

Le discours du ministre présentant le projet de loi pour une école de la confiance à l’Assemblée nationale se veut consensuel, l’école républicaine dépassant les clivages partisans. Finalement, à lire attentivement le discours et notre histoire éducative, est-ce si sûr ?

En commençant son discours le 11 février  devant l’Assemblée nationale[1] par l'évocation d'« une ancienne et glorieuse tradition scolaire » dont « nous sommes héritiers » et en le terminant par la devise républicaine, le ministre a inscrit le projet de loi pour une école de la confiance dans une  tradition républicaine unifiée.

Prenant le contrepied de certains de ses prédécesseurs, il affirme en effet : « Avec cette loi, je ne vous propose pas de larguer les amarres avec cette tradition, je ne vous propose ni de refonder, ni de reconstruire. Je vous propose une nouvelle étape de cette épopée glorieuse, comme un arbre sait relancer un puissant rameau de son vénérable et robuste tronc ».

On remarquera que le ministre se réfère notamment à l’élargissement progressif de l’obligation d’instruction, renforçant ainsi l’ancrage de son projet de loi dans une tradition républicaine transpartisane. « Sur tous les bancs de cette Assemblée, tout le long des cinq Républiques, et des régimes qu'elles enjambèrent, des hommes et des femmes aux sensibilités politiques différentes ont apporté leur pierre à cet édifice. (…) l'acte véritablement fondateur de notre École républicaine, et pourrait-on dire de la République elle-même, est d'élever l'instruction en obligation fondamentale. En mars 1882, les républicains, à peine sortis de la mêlée électorale, imposèrent l'obligation d'instruction de 6 à 13 ans. En 1936, Jean Zay, soutenu par les forces progressistes, porte cette obligation à 14 ans. En 1959, le général De Gaulle, fondateur d'un nouveau pacte social et politique, relève cette obligation d'instruction à 16 ans ».

En apparence, donc, un discours de consensus républicain, rassembleur autour de l’école.

Mais il faut aller plus loin : quel contenu donne-t-on à l’école ? S’inscrit-on vraiment dans l’héritage de Condorcet et de Jules Ferry ou dans celui du comte de Falloux et d’Auguste Thiers ?

Rappelons que le premier, dans ses Mémoires sur l’instruction publique (1791) dessine un projet ambitieux d’instruction qui embrasse, dès le premier degré d’instruction commune, lecture et écriture, numération, sciences, histoire, droits et devoirs, morale. Rappelons que le deuxième, dans son discours devant le congrès pédagogique des instituteurs et institutrices de France (1881) illustre l’ambition républicaine d’un enseignement vraiment éducateur : « C’est autour du problème de la constitution d’un enseignement vraiment éducateur que tous les efforts du ministère de l’Instruction publique se sont portés […]. C’est cette préoccupation dominante qui explique un très grand nombre de mesures qui […] pourraient donner prétexte à des reproches d’excès dans les nouveaux programmes, d’accessoires exagérés […] : les leçons de choses, l’enseignement du dessin, les notions d’histoire naturelle, les musées scolaires, la gymnastique, le travail manuel, le chant, la musique chorale. Pourquoi tous ces accessoires ? Parce qu’ils sont à nos yeux la chose principale, parce que ces accessoires feront de l’école primaire une école d’éducation libérale[2]. »

Le troisième et le quatrième ont en revanche une tout autre vision de l’enseignement primaire : selon Thiers (1849), « Lire, écrire, compter, voilà ce qu’il faut apprendre ; quant au reste, cela est superflu […]. Il faut restreindre cette extension démesurée de l’enseignement primaire[3]». Un an plus tard la loi Falloux distingue pour l’enseignement primaire ce qui est obligatoire de ce qui est laissé à l'appréciation de l'enseignant : le programme obligatoire comprend l'apprentissage de la lecture, de l'écriture, des rudiments du calcul, une éducation morale et religieuse et, pour les filles seulement, les « travaux d'aiguille » ; le programme facultatif comprend l'histoire, les sciences naturelles, le chant, la gymnastique, le dessin[4].

Or, que trouve-t-on dans le discours du ministre et le projet de loi qu’il présente à l’Assemblée nationale ?

« Cette politique ambitieuse, et inédite à l'échelle du monde, est l'avant-garde d'un volontarisme indispensable pour que tous les élèves de l'école primaire maîtrisent, à leur entrée au collège, les savoirs fondamentaux ». Des « Savoirs fondamentaux », il a rappelé plus haut la définition explicite : « Aujourd'hui, 20 % des élèves sortent de l'école primaire sans bien maîtriser les savoirs fondamentaux (lire, écrire, compter et respecter autrui)[5] ».

« Lire, écrire, compter et respecter autrui », est-on plus proche de Condorcet et Ferry ou de Falloux et Thiers, qui est repris dans le texte par le ministre ? « Respecter autrui » supplante l’éducation morale et religieuse obligatoire dans le programme de la loi Falloux.

Le ministre évoque une disposition du   projet de loi, proposant « à titre expérimental, en suivant les propositions des parlementaires de la majorité et de l'opposition, une école des savoirs fondamentaux. De la maternelle à la dernière année du collège, dans une continuité parfaite d'administration, elle suivra les élèves et les prémunira de ces ruptures parfois douloureuses entre la maternelle et l'élémentaire, entre l'élémentaire et le collège ». Derrière la bonne intention affichée, on peut questionner une nouvelle fois cette référence aux « savoirs fondamentaux » dont la définition est plus proche des conceptions de Thiers ou Falloux que de Condorcet ou Ferry.

 Si le ministre cite "Jean Zay, soutenu par les forces progressistes" ( ce qui évite de citer le Front populaire...), sa conception des "savoirs fondamentaux" ne se rattacherait-elle pas plutôt à une autre branche de l'histoire éducative française ?

A suivre : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/150219/une-ancienne-et-glorieuse-tradition-scolaire-quel-heritage-vraiment-suite

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[1]http://www.education.gouv.fr/cid138983/projet-de-loi-pour-une-ecole-de-la-confiance-debut-de-l-examen-du-projet-a-l-assemblee-nationale.html

[2]Cité par Claude Lelièvre https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/180308/jules-ferry-et-les-nouveaux-programmes

[3]Cité par Claude Lelièvre https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/100217/derriere-marine-le-pen-adolphe

[4]http://dcalin.fr/textoff/loi_falloux.html

[5]On notera à propos de la maîtrise orthographique et syntaxique un curieux accord du participe passé dans le discours du ministre suivi d'une construction pour le moins étrange : « Pour cela, l'enfant a besoin que les adultes qui ont la charge de l'élever, la famille, l'équipe éducative, s'accordent sur l'essentiel : la bienveillance qui lui est dû et le respect des valeurs qu'il doit ».

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