Changement climatique : au ministère de l’éducation nationale, pas de changement ?

Si l’Empereur, dit-on, pouvait, sortant sa montre de son gousset, affirmer « A cette heure, tous les élèves de France font une dictée », l’actuel ministre de l’éducation nationale semble vouloir se dire demain à 16 heures, que tous les lycées de France débattent des enjeux climatiques. Vous avez dit « école de la confiance » ?

On se frotte les yeux en lisant sur le site du ministère de l’éducation nationale, le chapô du communiqué de presse consacré à la mobilisation de la jeunesse contre le changement climatique[1] 

« Vendredi 15 mars, entre 16 h et 18 h, avec le concours des Conseils de la Vie Lycéenne (CVL) des réunions thématiques seront organisées dans les lycées de France. Les élèves, les enseignants et les personnels pourront débattre sur les enjeux climatiques et sur les propositions de réponses qui peuvent y être apportées, lors d'une séquence banalisée dans chaque établissement ».

Décidément, la rue de Grenelle entretient contre vents et marées un micro-climat hérité de l’ère du commandement bureaucratique : il fut un temps, dit-on,  où l’Empereur lui-même , ou, après lui, un ministre de l’instruction publique pouvait prendre son oignon et se rassurer en se disant « à cette heure, tous les élèves de France font une dictée ».

Demain donc, entre 16 et 18 heures, dans tous les lycées de France, on devrait débattre des enjeux climatiques.

Le communiqué de presse est daté du 11 mars. Les proviseur.e.s des lycées de France ont-il été, sinon consultés, du moins informés bien à l’avance ? Si l’on en croit le communiqué d’un de leurs syndicats, daté du 12 mars, « les proviseurs et proviseurs adjoints ont découvert dans la presse, puis par un courrier de leur académie ce matin, qu'il leur était demandé d'organiser, dans un cadre de banalisation des emplois du temps, un débat sur le changement climatique le vendredi 15 mars 2019, à l'occasion de la journée mondiale de mobilisation de la jeunesse contre le changement climatique[2]».

Le syndicat note fort justement que « le sujet est d'importance et mérite mieux que cette précipitation qui ne correspond pas au rythme de vie des EPLE. Beaucoup d’établissements sont en effet déjà sérieusement engagés dans un travail de fond sur cette problématique, et pour ceux qui ne le sont pas, il n'est pas envisageable d'improviser ainsi dans l'urgence sans risquer, en outre, de mettre en porte à faux les représentants lycéens des CVL.
Le SNPDEN recommande donc à ses adhérents d'organiser le débat s'ils le peuvent et si les élus lycéens sont prêts à s'engager dans cette démarche. Ils le feront dans des conditions et selon un calendrier compatibles avec l'organisation de leurs établissements. Toute pression des autorités académiques pour faire en sorte qu'il en soit autrement sera à faire remonter au plan national
 ».

Voilà donc comment se met en œuvre « l’école de la confiance » si ardemment illustrée et défendue par l’actuel ministre. On donne trois jours à tous les lycées et aux lycéens élus aux conseils de vie lycéenne pour organiser deux heures de débat. On le fait donc au mépris de l’autonomie des établissements publics locaux d’enseignement (EPLE) garantie par décret[3]. On le fait donc aussi au risque, pointé par le SNPDEN, de mettre en difficulté les élus lycéens des CVL.

Ne serait-il pas plus conforme à une volonté affichée d’ « école de la confiance » de faire confiance aux équipes des EPLE, aux élus lycéens comme aux élus collégiens des conseils de vie collégienne, pour s’emparer de la question des enjeux climatiques et effectuer à ce sujet un véritable travail de réflexion, d’initiatives et d’engagements, et non de les contraindre à une opération improvisée qui risque d’être à tous points de vue contre-productive ? La confiance serait-elle soluble dans le commandement presse-bouton ?

___________________________________________________________

[1]https://www.education.gouv.fr/cid139729/changement-climatique-et-mobilisation-de-la-jeunesse-des-debats-dans-les-lycees-le-vendredi-15-mars.html

[2]http://www.snpden.net/node/5693

[3]Décret n°85-924 du 30 août 1985 relatif aux établissements publics locaux d'enseignement

https://www.education.gouv.fr/cid102355/decret-n-85-924-du-30-aout-1985-relatif-aux-etablissements-publics-locaux-d-enseignement.html

On en retiendra l’article 2 :

Art. 2. - Les collèges, les lycées, les établissements d'éducation spéciale disposent en matière pédagogique et éducative d'une autonomie qui s'exerce dans le respect des dispositions législatives et réglementaires en vigueur ainsi que des objectifs pédagogiques et éducatifs fixés par le ministre de l'éducation nationale et les autorités académiques.

Cette responsabilité s'exerce dans les limites définies par le ministre de l'éducation nationale ; elle porte sur :

1° L'organisation de l'établissement en classes et en groupes d'élèves ainsi que les modalités de répartition des élèves ;

2° L'emploi des dotations en heures d'enseignement mis à la disposition de l'établissement ;

3° L'organisation du temps scolaire ;

4° La définition, en tenant compte des schémas régionaux, des actions de formation complémentaire et de formation continue destinées aux jeunes et aux adultes ;

5° L'ouverture de l'établissement sur son environnement social, culturel, économique ;

6° Le choix de sujets d'études spécifiques à l'établissement, en particulier pour compléter ceux qui figurent aux programmes nationaux ;

7° Sous réserve de l'accord des familles pour les élèves mineurs, les activités facultatives qui concourent à l'action éducative organisées à l'initiative de l'établissement à l'intention des élèves.

Les décisions prises dans ces domaines par l'établissement sont adoptées par le conseil d'administration de l'établissement sur le rapport du chef d'établissement.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.