Ecole à la maison : alliance éducative renforcée ou privatisation accrue ?

La fermeture sans précédent pour plusieurs semaines des écoles et établissements scolaires va-t-elle concourir à fonder une alliance éducative renforcée entre l’école et les parents ou à renforcer l’éducation de l’ombre et l’instruction en famille ?

L’annonce jeudi soir par le Président de la République de la fermeture à compter de lundi de toutes les crèches, écoles et établissements scolaires et universitaires a bien entendu frappé par son caractère sans précédent dans notre histoire scolaire et suscité bien des interrogations sur la manière dont la continuité pédagogique allait être assurée d’une part, et, d’autre part, sur la manière dont les parents et responsables légaux des enfants concernés allaient  pouvoir faire face à cette situation inédite.

On observera d’abord que cette fermeture est l’occasion de souligner le rôle que l’école tient dans la vie de la nation comme dans celle de chaque foyer où un ou plusieurs enfants sont scolarisés. Rôle bien entendu pédagogique et éducatif, mais aussi économique et social, dans la mesure où, sans école, la vie des familles s’en trouve transformée, avec des répercussions fortes sur la vie des services et des entreprises où les responsables des enfants travaillent. L’école est aussi un lieu d’accueil primordial, essentiel à la vie sociale du pays.

On observera ensuite que cette interruption de plusieurs semaines dans l’accueil des élèves à l’école peut avoir de multiples conséquences.
D’une part, elle peut apporter la démonstration que les instruments numériques, souvent critiqués globalement, présentés comme antagoniques de l’école, peuvent être un bon moyen pour elle de garder le contact pédagogique avec ses élèves désormais éloignés de ses sites d’enseignement. Depuis plusieurs années, les parents d’élèves, notamment dans l’enseignement secondaire, ont pris comme leurs enfants l’habitude de consulter l’ENT ou le logiciel de la vie scolaire de l’établissement, notamment pour suivre, au delà des retards et absences et des notes, le travail scolaire attendu dans chaque discipline. Voilà que ces instruments deviennent désormais vitaux, augmentés de l’offre du centre national d’enseignement à distance (CNED) dont c’est le métier de fournir aux élèves de tous âges et de tous niveaux, les moyens de poursuivre leur scolarité lorsqu’ils en sont empêchés ou lorsqu’il s’agit d’un choix de la famille.

On peut voir là une belle opportunité, si la mobilisation des professeurs et des personnels de vie scolaire n’est pas contrecarrée par le changement d’échelle colossal que provoque la fermeture de toutes les écoles sur l’ensemble du territoire, et par ses répercussions sur les possibilités d’accès aux serveurs dédiés. Ce pourrait être l’occasion de réaliser en profondeur l’alliance éducative entre les parents et les personnels de l’éducation nationale au service des apprentissages de tous les élèves. Dans une école française qui peine encore souvent, selon la loi de refondation de l’école de 2013, à « reconnaître aux parents la place qui leur revient au sein de la communauté éducative » et à «  veiller à ce que tous les parents soient véritablement associés aux projets éducatifs d’école ou d’établissement », la longue fermeture des écoles et établissements scolaires pourrait créer les conditions d’une coopération éducative désormais indispensable entre les personnels et les familles.

Mais, d’autre part, étant donné que l’accompagnement du travail scolaire réalisé sur site par les professeurs et les assistants d’éducation n’est pas forcément possible pour tous les parents, pour des raisons concernant leur disponibilité ou leur culture scolaire, il ne faut pas douter que les entreprises de soutien et de de coaching scolaires ne vont pas manquer de gagner des parts de marché à cette occasion. Elles vont les gagner auprès des familles qui en ont les moyens. Pour les autres, le terrain n’est pas désert, car de nombreuses associations, qui proposent  des temps d’accompagnement d’aide aux devoirs et à l’apprentissage des leçons en complément de l’offre scolaire constituée par « Devoirs faits », vont sans doute poursuivre leur activité, nécessairement limitée par le nombre d’intervenants bénévoles qui y concourent. Mais on voit bien que le combat est inégal, et que la fermeture durable des écoles risque de renforcer les inégalités de réussite scolaire liées au milieu social et culturel des élèves.

On peut même aller plus loin. La privatisation de l’enseignement prend des formes diverses, comme l’a montré un dossier récent de la Revue internationale d’éducation de Sèvres[1]. Parmi les formes de privatisation possibles, les coordonnateurs de ce dossier, Thierry Chevallier et Xavier Pons, observent que le homeschooling traduit le processus de « familiarisation » de l’éducation ; la contribution française de Philippe Bongrand souligne que le développement de l’instruction en famille en France s’institutionnalise avec le renforcement du contrôle de l’Etat. On ne peut pas ne pas se demander si la fermeture plusieurs semaines durant des écoles et établissements scolaires ne pourrait pas concourir à un renforcement de l’éducation de l’ombre[2] et à une expérimentation à grande échelle de l’instruction en famille, et, au renforcement de leur place dans notre pays.

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[1] « Les privatisations de l’éducation », in Revue internationale d’éducation de Sèvres, n° 82, décembre 2019 https://journals.openedition.org/ries/8837

Voir aussi notre billet du 5 février : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/050220/privatisations-de-l-education-quels-impacts-dans-le-monde

[2] Voir  notre billet du 12 février : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/120220/education-de-l-ombre-en-france-aussi

 

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