La France « soldat de l’idéal » : de la nécessité d’une pensée critique ?

La reprise d’une déclaration de Clemenceau par le président de la République, dans son discours du 11 novembre dernier, met en lumière la nécessité d’apprendre à exercer une pensée critique à l’école, notamment dans le cadre de l’éducation morale et civique.

Dans son discours prononcé le 11 novembre à l’Arc de Triomphe, le président de la République a exhorté les Français à se souvenir de la proclamation de Clemenceau, cent ans plus tôt : « combattante du droit, combattante de la Liberté, la France serait toujours et à jamais le soldat de l’idéal[1] ».

Cette année du centième anniversaire de l’armistice de 1918 est aussi celle du soixante dixième de la déclaration universelle des droits de l’homme[2]. Voici donc une double occasion d’exercer à la pensée critique sur une affirmation telle que celle de Clemenceau reprise par l’actuel président de la République française. L’exercice semble a priori facile : combattante du droit, combattante de la Liberté, la France de 1918 à la tête d’un empire colonial fondé sur l’asservissement des peuples ? Soldat de l’idéal, la France de 1918 où le suffrage universel est exclusivement masculin ? De quel droit, de quel idéal, de quelle Liberté parlait donc Clemenceau ? Le droit, l’idéal, la liberté du colonisateur et du colon, pas ceux ni celle des colonisés ; le droit, l’idéal, la liberté de l’homme blanc, pas ceux ni celle des autres hommes, ni de toutes les femmes ; le droit, l’idéal, la liberté de ceux qui possèdent, pas ceux ni celle des prolétaires. Le droit, l’idéal, la liberté de l’hétérosexuel masculin, pas celle ni ceux des autres orientations sexuelles…

L’exercice demeure pertinent pour la France de 2018 : le chemin est encore long pour que le droit, la liberté de chacun.e soient respectés dans notre pays : inégalités entre hommes et femmes, sort réservé aux migrants, racisme et antisémitisme, inégalités sociales et scolaires sont loin de placer notre pays en soldat de l’idéal.

Mais peut-on s’en tenir là ? La déclaration universelle de droits de l’homme est-elle un leurre ou bien un point d’appui important pour progresser dans la voie du droit et de la liberté ?

On connaît les critiques qui sont faites à son endroit. D'aucuns proposent de relativiser certains droits par rapport à d’autres, le fourre-tout de la déclaration attentant à la liberté des états. D’autres présentent la déclaration universelle comme un dogme imposé au reste du monde par un Occident remplaçant la domination  coloniale par la domination idéologique. On a donc vu, par exemple, l’organisation de la coopération islamique (OCI) publier en 1990 sa propre déclaration islamique universelle des droits de l’homme[3], qui fait de la Charia « l'unique référence pour l'explication ou l'interprétation de quelconque des articles », puis en 2005 apparaître la charte arabe des droits de l’homme[4]. L’OCI a ainsi demandé en vain à l’ONU dès 2005 que la déclaration universelle de 1948 inscrive la diffamation des religions comme un acte de racisme.

A y regarder de plus près, on peut observer d’abord l’impact positif de la déclaration universelle de 1948 sur les textes qui en proposent une récriture régionale ou religieuse. Ainsi, la charte arabe des droits de l’homme, ratifiée par la Jordanie, le Bahreïn, l’Algérie, la Syrie, la Palestine, la Libye, le Qatar, l’Arabie Saoudite, le Yémen et les Emirats arabes unis, reconnaît depuis 2008 l’égalité entre les hommes et les femmes, le droit des enfants et des personnes handicapées, même si, en l’occurrence, les pays qui ont ratifié cette charte sont très loin d’être exemplaires dans ces divers domaines…

On peut ensuite donner à la déclaration de 1948 non pas le caractère sacré, quasi religieux, d’un dogme, mais, comme le suggère Valentine Zuber dans l'article cité[2], un caractère juridique fondé sur des principes fondamentaux égaux pour tous et applicables à tous les humains vivant en société où que ce soit dans le monde. Une sécularisation des droits de l’homme utile pour combattre le relativisme culturel qui pourrait exonérer de leur respect ici ou là.

On le voit, bien loin des approches surplombantes qui furent au cœur de l’idéologie coloniale, une approche par la pensée critique de la question des droits et libertés humains permet d’échapper aux leurres prétendument universels comme aux restrictions religieuses, économiques ou politiques de ces droits et libertés. N’y a-t-il pas là un exercice roboratif pour nourrir débats et réflexions en éducation morale et civique, dont le programme prévoit, dès le cycle 3, la connaissance de la déclaration universelle des droits de l’homme[5] ?

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[1] http://www.elysee.fr/declarations/article/transcription-du-discours-du-president-de-la-republique-lors-de-la-commemoration-du-centenaire-de-l-armistice/

[2] www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/

On lira avec intérêt l'article  "Les soixante-dix ans de la Déclaration universelle des droits de l'homme. un anniversaire en demi-teinte" écrit par Valentine Zuber dans le Débat, 2018/4 (n° 201), p. 106-121.

[3] https://fr.wikisource.org/wiki/Déclaration_islamique_universelle_des_droits_de_l’homme_de_1981

[4] https://www.humanrights.ch/fr/droits-humains-internationaux/regionaux/arabe/

[5] Bulletin officiel, n° 30 du 26-7-2018 http://cache.media.education.gouv.fr/file/30/73/4/ensel170_annexe_985734.pdf

 

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