A enfances de classe, études de classe : des données officielles révélatrices ?

Des données statistiques publiées en 2018 par le ministère de l’enseignement supérieur apportent un miroir éclairant aux conclusions tirées des études de cas présentées en 2019 par l’équipe de recherche de Bernard Lahire : à « Enfances de classe », études de classe apparemment !

Opportunément signalée par l'Observatoire des inégalités, l’étude publiée par le ministère de l’enseignement supérieur dans une note d’information parue en septembre 2018[1] apporte un éclairage rétro-prospectif sur les enfances de classe étudiées par l’équipe de chercheurs et chercheuses coordonnée par Bernard Lahire[2]. Si le chapô de la note indique sobrement que «  plus d’un enfant de cadres sur deux sort de l’enseignement supérieur diplômé d’un bac + 5 ou plus contre seulement 13 % des enfants d’ouvriers», certains tableaux qui y figurent retiennent l’attention des lecteurs. Notamment, le graphique 1 de la note d’information présente le plus haut diplôme obtenu selon la catégorie socio-professionnelle des parents, d’où il ressort que 37% des enfants d’ouvriers obtiennent uniquement le bac et 13% un diplôme bac+5, quand pour les enfants de cadres supérieurs, 14% obtiennent seulement le baccalauréat et 49% un diplôme bac +5. Les rédacteurs de la note indiquent : « De fait, les poursuites d’études dans l’enseignement supérieur sont très hétérogènes : les enfants d’ouvriers ou d’employés continuent moins après leur baccalauréat (respectivement 76 % et 79 % poursuivent) que les enfants de cadres (96 %) . De plus, lorsqu’ils poursuivent, les enfants de milieu social moins favorisé rencontrent des difficultés qui les conduisent à abandonner plus souvent prématurément : 37 % des enfants d’ouvriers qui ont poursuivi dans l’enseignement supérieur sortent non diplômés contre 14 % des enfants de cadres. C’est le cas de 26 % pour les enfants d’employés ». Les rédacteurs de la note observent : « Parmi les diplômés bac +5, des différences notables selon le type de diplôme obtenu sont aussi observées : parmi les lauréats d’un master, la part d’enfants d’ouvriers ou d’employés est près de deux fois supérieure à celle des diplômés d’une grande école ».

Mais, si on va plus loin dans les tableaux et graphiques annexes, on découvre que l’inégalité au niveau bac et bac +5 est d’autant plus forte que, quelques années plus tôt, en 2003 au collège, les enfants d’ouvriers et employés représentaient 49% de l’effectif, et ceux de cadres supérieurs 17%. On voit bien alors se dessiner un processus continu d’élimination des enfants d’ouvriers de la course aux baccalauréats puis aux diplômes du supérieur. Cette élimination se traduit aussi dans la hiérarchie des filières. Ainsi, dans les filières courtes de techniciens supérieurs, il y a deux fois plus d’enfants issus des milieux ouvriers que d’enfants de cadres supérieurs alors que à bac +5, ces derniers sont trois fois plus nombreux que les premiers. De même, s’il y a 15% d’étudiants sortis sans diplômes parmi ceux issus du baccalauréat général 2008, il y en a 28 issus du baccalauréat technologique et 50 issus du bac professionnel. A bac+5, on a 46% des étudiants issus des baccalauréats généraux, contre 14% de bacs technologiques et 6% des bacs pros.

Le tableau 7 de la note, qui met en relation le nombre de parents cadres ou profession intermédiaire avec la performance  des étudiants en licence, ne manque pas d’intérêt. On y découvre que les pourcentages de décrocheurs précoces ou décrocheurs après redoublement sont de 62 et 52% quand le nombre de parents cadres est égal à zéro, de 20 et 35% quand il est égal à un, de 18 et 13% quand il est égal à deux.

Le lecteur ne peut s’empêcher de faire le lien avec les conclusions tirées par Bernard Lahire et son équipe dans Enfances de classe : la réussite de la scolarité au lycée puis dans les études supérieures est fortement corrélée à la réalité augmentée ou diminuée qui sert de cadre à leur développement depuis l’enfance. « Disposer de plus d’espace, de plus de temps, de plus de confort matériel, de plus d’aide humaine, de plus de connaissances, de plus d’expériences esthétiques, de plus d’informations, de plus de soins, de plus de vocabulaire et de formes langagières, de plus de possibilités de se vêtir, de se reposer ou de se divertir, et bien-sûr, avoir plus d’argent (…) pour pouvoir accéder à toutes les formes de ressources, des biens matériels aux biens culturels, en passant par les divers services domestiques, éducatifs, médicaux, techniques, etc., c’est avoir plus de pouvoir sur le monde et sur autrui », écrit Bernard Lahire dans sa conclusion.

A chaque bout de la chaîne, la grande section de maternelle pour l’équipe de recherche de Bernard Lahire et les études supérieures de bacheliers pour la note d’information, les statistiques de l'une répondent en miroir aux étude de cas de l'autre. Notre école et notre université ne compensent pas les inégalités de ressources familiales, elles les sédimentent.

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[1]Parcours dans l'enseignement supérieur : devenir des bacheliers 2008, Note d’information du SIES n°6, septembre 2018

https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid134220/parcours-dans-l-enseignement-superieur-devenir-des-bacheliers-2008.html

[2]Voir notre billet du 7 novembre : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/071119/enfances-de-classe-la-preuve-par-les-exemples

 

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