Novlangue éducative : attention aux faux monnayeurs !

C’est une entreprise d’hygiène intellectuelle et de salubrité démocratique que de se livrer à une analyse critique des mots clés de la novlangue éducative : sans cette approche, le débat éducatif est fermé avant d’être ouvert.

Autonomie, bienveillance, bonnes pratiques, co construction, coéducation, compétence, confiance, continuité pédagogique, épanouissement, évaluation, excellence, exemplarité, fondamentaux, gouvernance, inclusion, individualisation, innovation, libre choix, loyauté, management, mérite, méthodes, neuropédagogie, option, orientation, pédagogistes, pragmatique & pragmatisme, preuve, réussite, talents…

Qu’y a-t-il de commun entre ces termes ? Celui assurément de figurer en bonne place dans le palmarès des occurrences dans les discours et circulaires ministériels comme dans les publications mainstream portant sur l’éducation. Et, par conséquent, celui d’avoir été choisis, dans la dernière livraison des Cahiers rouges[1], où ils font l’objet d’une analyse critique de la part de chercheurs, syndicalistes, praticiens des divers degrés d’enseignement.

Ce qui caractérise ce vocabulaire, c’est qu’il se donne comme celui du bon sens, de la science (neurosciences ou sciences des organisations), de la pratique éprouvée, et qu’il parle clair, et peut donc aisément pris comme argent comptant par les professionnels de l’éducation et les parents : qui pourrait s’opposer à l’épanouissement, au libre choix, à la co-construction, aux bonnes pratiques, à une visée d’excellence ? Leur force tient aussi au système de pensée qu’ils constituent et qui enferme la réflexion éducative dans un cadre où disparaît toute alternative, parce sont effacés des enjeux culturels et sociaux essentiels.

Ce qui le caractérise également, et renforce sa puissance, c’est qu’il n’est pas seulement français ou francophone, mais qu’il irrigue à l’échelle internationale une forme de discours dominant sur l’éducation.

Est-ce à dire pour autant qu’il faille renoncer à ce lexique ? Assurément non, mais il est indispensable d’en avoir une connaissance critique de manière à ne pas s’y laisser enfermer. Oui, on peut viser la réussite, mais il faut alors viser la réussite de tous, et donc interroger la ségrégation scolaire, les écarts entre le curriculum prescrit et le curriculum caché. Oui, l’épanouissement est un objectif, mais quel épanouissement pour celles et ceux qu’on relègue par l’échec scolaire sur des voies sans issue ? Oui, l’évaluation est indispensable, mais suffit-il de passer de l’évaluation par la note à des tests standardisés pour transformer l’évaluation d’acte de classement et de stratification en acte de formation ? Oui, la continuité pédagogique est précieuse, mais à condition qu’on n’oublie pas à cette occasion la continuité éducative.

On lira avec intérêt les analyses critiques portées sur ces éléments de langage éducatif distillés par les grands médias et les autorités institutionnelles. Et chacun pourra compléter cet abécédaire avec d’autres entrées : laïcité, société apprenante, transmission, républicain, valeurs républicaines…

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[1]http://carnetsrouges.fr/numeros/numero20/

 

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