« Une ancienne et glorieuse tradition scolaire » : quel héritage, vraiment ? (suite)

Où il apparaît, dans le prolongement du billet précédent, que le discours du ministre présentant le projet de loi pour une école de la confiance à l’Assemblée nationale est révélateur du contenu de l’« en même temps » éducatif.

Notre précédent billet[1] s’achevait sur cette question : « si le ministre cite "Jean Zay, soutenu par les forces progressistes" ( ce qui évite de citer le Front populaire...), sa conception des "savoirs fondamentaux" ne se rattacherait-elle pas plutôt à une autre branche de l'histoire éducative française ? »

L’examen du débat parlementaire et de la manière dont le ministre accueille les amendements proposés par les parlementaires tendrait à justifier une réponse positive à cette question, les amendements de certains héritiers d’Adolphe Thiers trouvant un écho favorable à l’inverse de ceux déposés par certaine.e.s héritièr.e.s des « forces progressistes » ayant soutenu Jean Zay. On pense, par exemple à l’agrément ministériel apporté à l'amendement 102 déposé par M. Ciotti[2] qui « propose d’afficher le drapeau français dans les classes des écoles de la République. L’objectif est de rappeler symboliquement l’attachement de l’école aux valeurs de la République ».

Mais est-ce à dire pour autant que le ministre, en répétant à l’envi « lire, écrire, compter, respecter autrui » jette par dessus bord la trilogie de la refondation de 2013 « connaissances, compétences, culture [3]» ? Il faut en revenir au discours du ministre pour en saisir le subtil équilibre. Le ministre parle en effet à quatre reprises de la culture (culture humaniste, familles fragiles culturellement, le fonds de notre culture - les humanités classiques, formidables opportunités culturelles). Il évoque une fois la société de la connaissance, et pas une fois les compétences. On le voit,  l’ambition culturelle est loin d’être mise sous le boisseau, en témoigne notamment ce passage à propos de l’enseignement préélémentaire que le projet de loi vise à généraliser : «  L'apprentissage du vocabulaire, l'émergence progressive d'une conscience grammaticale par la lecture de livres, l'éveil de la sensibilité par les arts, le développement psychomoteur et affectif, la socialisation par le respect des règles et le jeu, la conscience claire du bien et du mal, le souci du travail bien fait sont des fondations indispensables pour susciter un plaisir d'école, ainsi que de la confiance et du bonheur chez nos enfants». En revanche, les notions de connaissances et de compétences, et celle de socle commun qui leur est intimement liée depuis 2005-6 et la loi Fillon[4], sont bel et bien absentes, ce qui constitue de fait un largage des amarres avec la politique éducative de la nation depuis une quinzaine d’années. Un largage des amarres qui renoue avec l’avant-socle commun, avec une école ne se préoccupant des acquis des élèves qu’au travers de notes aux examens sanctionnant la réussite des meilleurs élèves et l’échec des autres, et des contenus d’enseignement qu’au travers de programmes exigeants, clos chacun sur lui-même, destinés à instruire un élève idéal.

C’est sans doute là une des habilités du ministre dans la mise en scène du « en même temps » éducatif. En introduisant explicitement la culture dans l’appellation du socle commun, les refondateurs de 2013 avaient cherché à faire le lien entre la nouveauté de la notion de compétence et l’ambition culturelle de l’école française, à rattacher le socle commun à une « ancienne et glorieuse tradition scolaire » tout en visant une culture commune de tous les jeunes français. En célébrant la culture humaniste et les savoirs fondamentaux, le ministre tient les deux bouts de la chaîne, donnant dans son discours un gage au populisme éducatif (lire, écrire, compter, respecter autrui, voilà l’essentiel) et à l’ambition culturelle de la tradition scolaire républicaine (les humanités classiques, fonds de notre culture). Ce faisant, il renforce sans le dire une école duale, celle qui peut se satisfaire d’un minimum éducatif pour les enfants de milieux populaires et, en même temps, de la formation d’une élite sélectionnée au fil des années et des orientations. Et c’est en cela sans doute que l’actuel projet de loi pour une école de la confiance semble viser, comme le dit le ministre, à  « relancer un puissant rameau de son vénérable et robuste tronc ». Ne serait-ce pas le tronc de la machine à trier et éliminer qu’ont décrite Baudelot et Establet dès 1989[5], Pierre Cahuc , Stéphane Carcillo , Olivier Galland et André Zylberberg[6] en 2011, le rapport de synthèse de la consultation en vue de la refondation observant en 2012 que « la production des élites s’opère dans notre pays en laissant sur le bord du chemin un nombre bien trop important d’enfants et de jeunes[7] » ? Et si l’emblématique dédoublement des classes de CP et de CE1 en éducation prioritaire était, pour filer la métaphore ministérielle, l’arbre qui cache la forêt ?

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[1]https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/140219/une-ancienne-et-glorieuse-tradition-scolaire-quel-heritage-vraiment

[2]http://www.assemblee-nationale.fr/15/amendements/1629/AN/102.asp

[3]LOI n° 2013-595 du 8 juillet 2013 d'orientation et de programmation pour la refondation de l'école de la République , dont la section 4 instaure le socle commun de connaissances, de compétences et de culture « constituant la culture commune de tous les jeunes et favorisant la poursuite d'études secondaires, quelles qu'elles soient » comme le précise le rapport annexé à la loi.

https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000027677984

[4]Loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école, dont l’article 9 stipule :  « La scolarité obligatoire doit au moins garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l’acquisition d’un socle commun constitué d’un ensemble de connaissances et de compétences qu’il est indispensable de maîtriser pour accomplir avec succès sa scolarité, poursuivre sa formation, construire son avenir personnel et professionnel et réussir sa vie en société ».

 http://www.education.gouv.fr/bo/2005/18/MENX0400282L.htm

[5]Christian Baudelot, Roger Establet, Le niveau monte, réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles, Seuil, 1989 ; les auteurs y observent que « les écarts se creusent ».

[6]Pierre Cahuc , Stéphane Carcillo , Olivier Galland et André Zylberberg,,La machine à trier, éd. Eyrolles, 2011

[7]Refondons l’école de la République, Rapport de la concertation, qui diagnostique «  des inégalités qui se creusent dans l’Ecole et mettent en danger le projet républicain »

https://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/124000547.pdf

 

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