Colloque sur les réformes éducatives : moins de clichés, plus de complexité ?

Lors du colloque international de Sèvres sur les réformes en éducation et leur succès, des contributions ont apporté des enseignements précieux sur les prétendus bienfaits de la concurrence entre public et privé, la prétendue incompatibilité entre autonomie des lycéens et réussite académique, et la prétendue efficacité de la réforme imposée par le haut à tous de manière uniforme.

Le colloque international[1] organisé par la Revue internationale d ‘éducation de Sèvres (RIES)[2] qui s’est tenu au Centre international d’études pédagogiques (CIEP)[3] du 12 au 14 juin, a notamment permis, parmi bien d’autres résultats,  de faire reculer quelques idées reçues simplificatrices dans le domaine de l’éducation comparée. Qui n’a pas rencontré le cliché de l’école scandinave, plus favorable à la réussite et à l’égalité sociale de la réussite ou celui de l’hyperpression du système de formation secondaire sur les lycéens en Corée du Sud pourra me démentir.

Dans un des ateliers, consacré aux articulations entre gouvernance et efficacité, deux communications ont contribué à cette remise en cause des idées reçues.

En Suède, nous a expliqué Lisbeth Lundhal, professeure à l’Université d’Umeå[4], la réforme initiée dans les années 90 par un gouvernement social-démocrate visait à élargir le choix de l’école pour les parents en leur attribuant un chèque éducation élargissant l’accès à l’enseignement privé afin d’améliorer la qualité globale de l’éducation. Dans les années 2000, on peut mesurer les effets de cette réforme : l’accroissement bien réel d’un marché privé de l’éducation, dominé par de grands groupes internationaux, s’est accompagné de celui des inégalités scolaires et de la baisse des résultats aux évaluations internationales PISA, TIMSS ou PIRLS. Toutes les propositions faites pour limiter les dégâts n’ont pas abouti. Il est d’autant plus difficile, lorsque le génie est sorti de la lampe, de l’y faire rentrer, que des groupes sociaux politiquement influents ont tout intérêt au maintien d’un système qui favorise un entre-soi propice à la réussite des enfants de l’élite sociale et culturelle.

En Corée du Sud, où la recherche de l’excellence et de la performance a longtemps été un objectif exclusivement partagé, une prise de conscience s’est opérée, au vu de la montée en puissance du harcèlement et de suicides, révélateurs de l’état  de mal être des lycéens, perçu dans les familles.

Gim Chaechun, professeur à l’université de Yungnam, a porté, lorsqu’il était vice-ministre de l’éducation, la réforme du semestre libre accordé aux lycéens[5] : un semestre sans évaluation aucune, où les lycéens choisissent eux-mêmes leurs activités, accompagnés par leurs professeurs. Cette réforme n’a pas été imposée d’en haut ni prédéfinie. A chaque établissement d’en établir les modalités. Proposée aux lycées sur la base du volontariat, après une année pilote en 2013,  elle a été mise en œuvre par 25% d’entre eux l’année suivante, et s’est généralisée de proche en proche. Les résultats ont été si favorables – amélioration des résultats aux évaluations académiques, baisse du nombre des suicides et des cas de harcèlement, mieux être des élèves- qu’elle a été portée en 2017 à une année entière de liberté pour les lycéens. Les faits ont démontré que se préoccuper du bonheur d’apprendre n’est pas contradictoire, bien  au contraire, avec la réussite aux épreuves académiques.

De ces deux exemples, on peut tirer quelques réflexions utiles. L’idée que la concurrence entre les écoles publiques et privées tirerait vers le haut la qualité de l’ensemble est invalidée par l’expérience : les plus favorisés sont les seuls à tirer avantage de la situation nouvelle créée. L’idée que tout ce qui éloigne de la forme scolaire traditionnelle (la transmission des savoirs académiques et leur évaluation systématique) nuirait à la réussite est un leurre. En transformant partiellement le lycée en « environnement d’apprentissage » (autre chose que des cours exclusifs du reste des apprentissages), selon la formule d’Antonio Novoa, professeur à l’Université de Lisbonne, ambassadeur du Portugal auprès de l’UNESCO, lors de sa conférence d’ouverture du colloque, on favorise une meilleure réussite académique et on améliore considérablement le climat scolaire. Enfin, en matière de gouvernance, le fait de ne pas imposer la réforme à tous en même temps en disant comment tout le monde doit s’y prendre, n’est pas la meilleure voie. Laisser les établissements s’emparer d’un objectif et le mettre en œuvre à leur rythme en fonction de leur contexte est sans doute plus sage. Certains ministres pourraient méditer utilement à ce sujet.

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[1]Conditions de réussite des réformes en éducation,

http://www.ciep.fr/actualites/2019/05/29/conditions-reussite-reformes-education-colloque-international-ciep 

Voir aussi, pour plus ample information, sur le contenu des ateliers notamment :

https://journals.openedition.org/ries/6658

[2]http://www.ciep.fr/revue-internationale-deducation-sevres

[3]http://www.ciep.fr/

Le CIEP prendra à partir de juillet le nom de France Education International

[4]https://journals.openedition.org/ries/7806

[5] https://journals.openedition.org/ries/7731

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