Faire vivre les valeurs de la République à l’école : se poser les bonnes questions ?

Le portail de ressources offert aux enseignants pour faire vivre les valeurs de la République au sein de l’établissement n’escamoterait-il pas la responsabilité de l’enseignant dans ses choix professionnels quotidiens ? C’est ce que semble confirmer l’absence de l’éthique et de la déontologie dans les valeurs et notions qu’il propose d’étudier.

Au service de la grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la république décidée en janvier 2015[1], le réseau CANOPé[2] met à disposition des enseignants « des ressources développées pour donner des repères aux équipes pédagogiques et fournir des moyens pour préserver les valeurs qui conditionnent le bien-vivre et le bien-être des élèves et du personnel de l'École.[3]» Une des entrées proposées sur ce portail s’intitule : faire vivre les valeurs de la République au sein d’un établissement, enseigner les valeurs de la République à l’école[4].

Le propos est structuré en deux parties - des personnels conscients du cadre de leur mission, une transmission des valeurs républicaines qui les fait vivre à l’école -, complétées par trois vidéos où Claude Bisson-Vaivre, alors doyen du groupe établissements et vie scolaire de l’inspection générale de l’éducation nationale, traite de la promotion des valeurs de la République auprès des parents d’élèves, des conditions de mise en œuvre du triptyque républicain, et du parcours citoyen.

Rien ne manque au rappel du cadre réglementaire dans la première partie, des textes fondateurs de 1789 au référentiel de compétences de 2013 en passant par le préambule de la constitution de 1946 et le code de l’éducation. Parmi les compétences évoquées, la compétence 6, Agir en éducateur responsable et selon des principes éthiques.

On s’attend à trouver dans la seconde partie consacrée à la façon de faire vivre les valeurs républicaines à l’école une approche plus concrète, traduite en actes, de cette compétence à agir en éducateur responsable et selon des principes éthiques. Or, les seuls éléments de contenus concernent les enseignements (enseignement moral et civique, éducation à l’information et aux médias), les activités des élèves (activités à caractère coopératif, responsabilisation par des tâches tournantes, projets collectifs, TPE, implication dans l’association sportive, prise de responsabilité et représentation de ses pairs dans les conseils de vie collégienne ou les conseils de vie lycéenne, pratique du débat argumenté, médiation par les pairs…) et leur valorisation au sein du parcours citoyen.

Tout se passe comme si, au quotidien, l’enseignant n’avait pas aussi à penser sans cesse son action auprès des élèves en termes de responsabilité et de principes éthiques. Lorsque j’exclus un élève de cours, le fais-je seulement au nom de l’intérêt général dans une situation exceptionnelle ou cette décision répétée conduit-elle certains élèves à être privés d’un nombre conséquent d’heures d’enseignement ? Lorsque je suis dans l’établissement, en dehors de mes heures de cours, dois-je intervenir auprès d’élèves qui ne sont pas de mes classes ? Et qu’en est-il hors de l’établissement, si, par exemple, je vois deux élèves en  train de se bagarrer ? Lorsque je formule mes appréciations sur le bulletin scolaire, celles-ci portent-elles exclusivement sur le travail de l’élève, son attitude par rapport aux apprentissages, aux règles de vie ? Qu’apportent-elles à l’élève et à ses parents comme moyens d’améliorer les résultats ? Lors d’un conseil de classe, puis-je m’opposer à une récompense (encouragements, compliments, félicitations) qui porte sur l’ensemble du comportement scolaire d’un élève, au motif que j’ai eu avec celui-ci un différend ? Lorsque j’évalue un travail, est-ce que je me contente de le noter avec une appréciation redondante (très bon travail, travail insuffisant) ou explicitant les compétences acquises, en cours d’acquisition, non acquises ? Puis-je refuser de m’engager dans l’accompagnement éducatif organisé dans mon établissement[5], rétribué pour les professeurs et gratuit pour les familles, et proposer des cours particuliers payants à des parents d’élèves en difficulté dans la matière que j’enseigne ? On ne donne ici que quelques exemples de questionnements qui sont au coeur de la pratique professionnelle quotidienne des enseignants. A consulter le site CANOPé, tout se passe comme si les réponses à ces questions concrètes allaient de soi ou si ces questions ne se posaient pas pour tous les enseignants.

Or, c’est sans doute au travers de ces réponses apportées au jour le jour que se dessine aussi l’action responsable d’un éducateur, fondée sur des principes éthiques. Et c’est ce qui donnera du crédit ou discréditera les propos tenus en cours d’enseignement moral et civique, le rappel permanent aux valeurs à destination des élèves, rappel dont l’auteur pourrait parfois s’exonérer en tant qu’enseignant.

La fin de la première partie se conclut par la phrase : « L’autorité et l’exemplarité du maître passent par « la compréhension des rites républicains et des symboles de la République ». » Certes. Mais aussi, et peut-être surtout, par la mise en œuvre au quotidien des valeurs et principes républicains dans la classe et hors de la classe, "non par les cours et les discours, mais par la vie et l'expérience" comme le souhaitait Paul Langevin[6]. On notera qu’au chapitre valeurs et notions du même portail[7] sont absentes l’éthique et la déontologie. Cela ne confirmerait-il pas la légitimité du vœu d’Eirick Prairat d’aller Vers une déontologie de l’enseignement ?[8] . La conclusion de son article, rédigé il y a plus de six ans, n’en est que plus pertinente encore aujourd’hui : « L’orientation déontologique, développée sous la forme du minimalisme, représente une alternative originale à la hauteur des enjeux éthiques et politiques d’une modernité complexe et exigeante. »


[1] http://www.education.gouv.fr/cid85644/onze-mesures-pour-un-grande-mobilisation-de-l-ecole-pour-les-valeurs-de-la-republique.html

[2] https://www.reseau-canope.fr/

[3] https://www.reseau-canope.fr/les-valeurs-de-la-republique/les-ressources.html#bandeauPtf

[4] https://www.reseau-canope.fr/les-valeurs-de-la-republique/faire-vivre-les-valeurs-de-la-republique-au-sein-dun-etablissement.html

[5] http://www.education.gouv.fr/cid5677/accompagnement-educatif.html

[6] cité dans Le Rapport Langevin Wallon, chapitre éducation morale et civique, formation de l’homme et du citoyen, 1946, édition Mille et unes nuits, 2003, page71

[7] https://www.reseau-canope.fr/les-valeurs-de-la-republique/les-valeurs-et-notions.html#bandeauPtf

[8] http://educationdidactique.revues.org/485

Eirick Prairat, « Vers une déontologie de l’enseignement », Éducation et didactique [En ligne], vol 3 - n°2 | Juin 2009, mis en ligne le 01 juin 2011, consulté le 16 février 2016. URL : http://educationdidactique.revues.org/485 ; DOI : 10.4000/educationdidactique.485

 

 

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