1968-2018 : « réapprendre l’irrespect »?

Ne retrouverions-nous, dans le climat actuel, des éléments semblables à ceux qui, dans la France gaullienne, ont conduit François Fontvieille-Alquier à en appeler, en 1967, à « réapprendre l’irrespect » ?

Au printemps 1967, François Fontvieille-Alquier publiait à la Table ronde de Combatun pamphlet intitulé Réapprendre l’irrespect. Dans la France gaullienne qui se préparait sans le savoir au printemps 68, ce mot d’ordre visait à « refaire un citoyen » en pestant contre « ce respect qui suite de partout ». « Place à l’impertinence ! » proclamait l’auteur.

On est tenté d’abord de penser que ce besoin de refaire un citoyen et cette aspiration à l’impertinence, à l’irrespect de règles désuètes comme celles régissant la circulation des filles et des garçons dans les résidences universitaires,  ont été portés haut en 1968. Pour comprendre l’éruption 68, il n’est pas inutile de se replonger dans ces temps marqués par la figure du père de la nation, protecteur exerçant un pouvoir personnel où un homme pouvait « être seul à savoir ce que la France pense, considère, estime ou souhaite ».

Le respect d’autrui, qui fait partie, avec le lire-écrire-compter, des fondamentaux de l’école blanquerienne[1] est certainement une valeur à porter à l’école comme dans la société, où elle est bien trop souvent malmenée. Mais ce n’est pas ce respect-là contre lequel s’insurgeait en 1967 François Fontvielle-Alquier. Il s’agit plutôt de l’injonction au silence dans le rang, de l’étouffement de toute expression d’une pensée divergente, de la toute puissance du conformisme social, politique, économique et culturel. On n’a pas oublié par exemple la censure, le 31 mars 1966, du film de Jacques Rivette, inspiré de La Religieuse de Diderot[2]. A cette occasion, Jean-Luc Godard parla de « Gestapo de l’esprit »[3].

En quoi pourrions-nous avoir encore besoin aujourd’hui de cet irrespect-là ?

Pensons à ceux qui ce mois-ci ont eu l’impertinence de ne pas répondre oui au référendum-plébiscite organisé par le chef de leur entreprise : ils montrent bien que l’on n’a pas désappris l’irrespect à l’égard des vérités établies par les puissants.

Apprendre l’irrespect, cultiver l’impertinence ce n’est pas un jeu gratuit, facile, un luxe superflu de société démocratique. C’est, dans l’esprit de François Fontvieille-Alquier, ne pas accepter comme argent comptant les discours visant à expliquer qu’il n’y a pas d’alternative, que l’on n’a pas d’autre choix, comme si le monde tel qu’il est était nécessairement la seule forme possible d’organisation humaine, le seul modèle qui puisse « marcher ».

Si l’on pensait nécessaire d’indiquer aux professeurs des écoles la bonne méthode d’apprentissage de la lecture, si on s’apprêtait à guider leur choix entre les manuels scolaires, n’en reviendrait-on pas à une conception qui les considèrerait comme des sujets plutôt que comme des citoyens, et ne semblerait-on pas préférer les transformer en bons exécutants de consignes plutôt que de favoriser leur développement professionnel, leur sens de l’initiative,  que de faire confiance à leur créativité collective et individuelle, au service de la réussite de chacun de leurs élèves ?

En ce mois de mai 2018, on se dit que, sur certaines questions, se manifeste une propension à l’injonction au prêt à penser, aux instructions descendantes, qui n’est pas sans rappeler le climat idéologique qui avait poussé François Fontvieille-Alquier à en appeler à l’impertinence en 1967. On pourrait s’en souvenir utilement avant qu’il ne soit trop tard.

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[1]http://www.education.gouv.fr/cid129644/4-priorites-pour-renforcer-la-maitrise-des-fondamentaux.html&xtmc=respecterautrui&xtnp=1&xtcr=9 

[2]Selon Yvon Bourges, secrétaire d’Etat à l’information du gouvernement Pompidou, « ce film est de nature, en raison du comportement de quelques personnages comme de certaines situations, ainsi que de l’audience et de la portée spécifique d’un film commercialement distribué, à heurter gravement les sentiments et les consciences d’une partie de la population ». Cité dans J-M. Frodon, L’Age moderne du cinéma français de la Nouvelle Vague à nos jours, Flammarion, 1995, p. 149-150.

[3] Le Nouvel Observateur, 6 avril 1966. L'Humanité du 2 avril dénonce "le fait du Prince".

 

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