L’école d’après : l’école des « Jours heureux » ?

Evoquer les Jours heureux, c’est évoquer les espoirs de la Résistance et le programme de son Conseil national. Que disait-il de l’école d’après la Libération, et qu’en est-il aujourd’hui ? Si nous voulons réinventer l’école des Jours heureux, il faut rompre avec les illusions de l’égalité des chances et de la méritocratie.

Quand le Président de la République affirme, dans son adresse aux Français du 13 avril, « nous retrouverons les Jours Heureux[1] », il ne fait pas de doute, les majuscules en témoignent, qu’il fait référence au programme adopté par le Conseil national de la Résistance (CNR), le 15 mai 1944, à l’heure où la France occupée se bat, comptant sur l’appui des forces alliées, pour hâter la libération du pays.

La deuxième partie de ce programme énumère les « mesures à appliquer dès la libération du territoire… afin de promouvoir les reformes indispensables ».  La quatrième mesure vise à donner « La possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l'instruction et d'accéder à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires ».

Cette phase mérite qu’on s’y arrête. Qu’attendaient donc les forces unies de la Résistance d’une école d’après la Libération, de l’école des Jours heureux ? On retiendra d’abord que cette école doit fournir  à tous les enfants l’instruction et l’accès à la culture la plus développée, et ce, quelle que soit la situation de fortune des parents. L’objectif est  clair : l’école des jours heureux ne peut pas être celle de la ségrégation sociale, ni celle des fondamentaux de l’instruction pour la masse et de la culture pour les enfants de l’élite sociale et cultuelle.  Le Conseil national de la Résistance insiste sur cet aspect en évoquant une élite constamment renouvelée par les apports populaires. L’école de la France libérée ne peut être celle de l’entre soi, mais une école assurant pour tous l’accès à la culture pour que les enfants issus de milieux populaires se retrouvent également représentés à tous les niveaux de formation. Le CNR reprenait ainsi un objectif formulé en 1921 par  Ferdinand Buisson : « Il faut donc aujourd’hui, par l’unité et la gratuité de l’enseignement, ouvrir aux masses elles-mêmes l’accès de la haute culture[2] ». On notera aussi que le CNR évoque la promotion d’une « élite véritable, non de naissance, mais de mérite », et l’on sait que l’école républicaine s’est voulue en effet l’école de la méritocratie. Pourtant la critique de cette prétendue méritocratie a été faite, dès la troisième République, par Buisson comme par Alain qui y voyait « une aristocratie d'esprit qui s'allie à l'autre, et gouverne tyranniquement au nom de l'égalité ». 

Soixante quatorze ans après le programme du CNR, quel est l’Etat de  l’école aujourd’hui ? Selon les Repères et références statistiques de l’éducation nationale 2019[3], « les élèves issus de familles socialement favorisées (professions libérales, cadres, enseignants) sont surreprésentés en première et terminale générales (34,8 %) relativement aux premières et terminales technologiques (17,0 %) et surtout par rapport aux formations professionnelles (7,4 %) ». Pour les élèves d’origine sociales défavorisées, selon les mêmes statistiques, la situation est inverse : ils sont surreprésentés en filière professionnelle (34,4%) par rapport aux filières technologiques et générales (11,6%). Les "enfances de classe", finement étudiées par Bernard Lahire et son équipe qui ont publié leur résultats en 2019 (Enfances de classe : de l'inégalité parmi les enfants, Seuil), conduisent à des destins scolaires inégaux, l'enrichissement des uns se fondant sur l'appauvrissement des autres, l'école étant plus hospitalière aux uns qu'aux autres.

Le Président, dans la même adresse  a affirmé : « Sachons, dans ce moment, sortir des sentiers battus, des idéologies, nous réinventer – et moi le premier ». 

Si l’on veut, dans cette perspective,  réinventer l’école, il faudrait sans doute partir de ce constat : sortir de l’école du tri social pour ouvrir une école vraiment inclusive, qui ne se cache plus derrière l’égalité des chances pour ne pas réaliser l’égale réussite de tous, ni derrière un mérite qui promeut, comme le notait déjà Ferdinand Buisson, des « exceptions consolantes » qui, comme l’observait Alain, et comme on peut toujours le constater, peuvent « donner un air de justice à l’inégalité [4]».

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[1] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/04/13/adresse-aux-francais-13-avril-2020

[2] Cité par Claude Lelièvre sur son blog : https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/210116/exceptions-consolantes-et-pics-superbes-nes-du-peuple

[3] https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/imported_files/document/depp-rers-2019_1162516.pdf

[4] Propos rappelés par la ministre de l’éducation nationale dans un discours portant  sur la réussite scolaire, les inégalités sociales et la situation de précarité des élèves, Paris, le 14 octobre 2015.

https://www.vie-publique.fr/discours/196501-declaration-de-mme-najat-vallaud-belkacem-ministre-de-leducation-natio

 

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