Refonder l’école de la République : serait-ce la défaire ou enfin la faire ?


Dans un entretien publié par Libération des 16 et 17 novembre 2013[1], Alain Finkielkraut déclare :

« Les politiques de droite et de gauche n’ont que le mot « changement » à la bouche. Or, je crois, avec Albert Camus, que la tâche de notre génération ne consiste pas à refaire le monde, mais à « empêcher qu’il se défasse » ».

On connaît l’attachement  de l’ancien élève de l’ENS Saint Cloud à une école républicaine où se transmet la culture française et la culture humaniste, par la fréquentation des grands auteurs et des grandes œuvres.

Cet attachement peut être largement partagé par tous ceux qui souhaitent en effet que les générations futures soient riches de l’héritage culturel  transmis par l’école.

Mais c’est justement quand on envisage ce partage par l’ensemble des générations à venir -et non par une partie seulement de chaque génération- que l’on ne peut se contenter du statu quo ante.

Il faut bien reconnaître en effet que l’école française réelle est loin de tenir les promesses de l’école républicaine idéale.  A l’issue de la concertation engagée en 2012 pour préparer la refondation de l’école, le document de synthèse a très nettement souligné cet écart. Il a pointé un certain nombre de signaux d’alerte : « des résultats qui baissent, des inégalités qui se creusent et mettent en danger le projet républicain, une concurrence scolaire exacerbée, une confiance qui s’effrite, un mal être qui s’installe, une action publique incohérente, une école qui peine à entrer dans le 21e siècle ».

C’est dans ce contexte qu’une attitude non pas réactionnaire, comme d’aucuns en font le reproche à Alain Finkielkraut qui s’en défend, mais exclusivement conservatrice est incompatible avec la pleine réalisation du projet républicain.

Que l’éducation soit nécessairement conservatrice, nous le savons tous depuis qu’Annah Arendt l’a si bien formulé[2]. Mais, pour que sa fonction de transmission s’applique avec succès à l’ensemble des élèves, il est indispensable de remettre en question une forme scolaire qui depuis des décennies montre ses limites. Dans sa forme actuelle, l’école ne parvient pas faire acquérir à chacune et à chacun le socle commun de connaissances, de compétences et de culture dont la loi de refondation de l’école du 8 juillet 2013 a confié au conseil supérieur des programmes la rédaction[3].

Repenser les temps et les espaces scolaires, revisiter la complémentarité entre enseignements et éducation, redessiner les métiers de l’enseignement et la formation à ces métiers, accorder toute sa place dans le parcours de formation de chacun à la culture numérique, donner à tous les élèves -et non à une seule élite- la faculté de « penser à contre courant[4] » et de pratiquer, à l’école, des actions conformes aux valeurs de la république qui renforcent leur culture démocratique, viser à construire avec l’ensemble des parents une véritable coéducation, voici quelques unes des lignes de force que la refondation de l’école pourrait dessiner. Il ne s’agit donc pas de défaire l’école, mais de lui permettre enfin de tenir toutes les promesses de l’ambition républicaine de liberté, d’égalité et de fraternité.

 

 


[1] http://www.liberation.fr/politiques/2013/11/15/en-me-traitant-de-reactionnaire-on-me-refuse-le-droit-de-penser-a-contre-courant_947288

[2] Arendt, Hannah, La crise de la culture, 1961, « Dans le monde moderne, le problème de l’éducation tient au fait que par sa nature même l’éducation ne peut faire fi de l’autorité, ni de la tradition, et qu’elle doit cependant s’exercer dans un monde qui n’est pas structuré par l’autorité ni retenu par la tradition.

Mais cela signifie qu’il n’appartient pas seulement aux professeurs et aux éducateurs, mais à chacun de nous, dans la mesure où nous vivons ensemble dans un seul monde avec nos enfants et avec les jeunes, d’adopter envers eux une attitude radicalement différente de celle que nous adoptons les uns envers les autres. Nous devons fermement séparer le domaine de l’éducation des autres domaines, et surtout celui de la vie politique et publique.

Et c’est au seul domaine de l’éducation que nous devons appliquer une notion d’autorité et une attitude envers le passé qui lui conviennent, mais qui n’ont pas une valeur générale et ne doivent pas prétendre détenir une valeur générale dans le monde des adultes. »

[3] LOI n° 2013-595 du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République, article 13 : « La scolarité obligatoire doit garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l’acquisition d’un socle commun de connaissances, de compétences et de culture, auquel contribue l’ensemble des enseignements dispensés au cours de la scolarité. Le socle doit permettre la poursuite d’études, la construction d’un avenir personnel et professionnel et préparer à l’exercice de la citoyenneté. Les éléments de ce socle commun et les modalités de son acquisition progressive sont fixés par décret, après avis du Conseil supérieur des programmes. »

[4] Alain Finkielkraut, dans l’entretien cité dans ce billet, affirme : « En me traitant de réactionnaire, on me refuse le droit de penser à contre-courant »

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