Le baccalauréat en débat : contributions de Denis Paget et Roger-François Gauthier

Le dernier billet de ce blog a suscité deux réactions que j'ai plaisir à porter à votre connaissance. Denis Paget, apporte quelques rectifications utiles à mon billet et développe une réflexion globale conduisant à des propositions de refonte de cet examen. Roger-François Gautier situe sa réflexion du point de vue d'un curriculum général. Je les remercie vivement de ce débat.

Réflexions sur le baccalauréat

par Denis Paget

 

J-P Véran, dans son article « Baccalauréat, E3C, la notation en question » (Médiapart  18-01-21) a saisi l’occasion des épreuves de spécialités prévues en mars pour revenir sur le problème récurrent des modalités d’évaluation des élèves dans une école française attachée au système de notation sur 20, aux moyennes, aux modes de compensation des notes entre disciplines pourtant strictement cloisonnées, et à leur coefficientage qui permet de structurer dans la tête des élèves ce qui compte vraiment dans leur formation et ce qui ne mérite aucun effort et aucun travail, au grand désespoir des enseignants confrontés à cette indifférence et à cette dévalorisation.

Cette grande machinerie de l’évaluation est devenue aujourd’hui si complexe que même un grand connaisseur du système comme J-P Véran finit par s’y tromper, d’autant plus facilement que l’épidémie a fortement bousculé le dispositif arrêté par le ministre actuel de l’Education : les fameux E3C, dont il montre à juste titre le paradoxe (mélange de contrôle continu et d’examen commun)  qui auraient dû avoir lieu en janvier et en avril en 1ère, puis en janvier en terminale, concernent toutes les disciplines de tronc commun et ont été annulées aux deux niveaux et remplacées par les notes habituelles de l’élève telle qu’elles figurent sur les bulletins trimestriels. Le confinement a bousculé ce calendrier et provoqué la suppression conjoncturelle des E3C, prolongée encore cette année. Mais s’ils avaient dû avoir lieu ils auraient souffert des nombreuses critiques dont ils étaient l’objet. La scolarité des lycéens devait être rythmée par 3 séries d’épreuves d’examens en cours de cycle, auxquelles s’ajoutent les épreuves écrites finales de spécialités en mars, puis les épreuves terminales (français en 1ère, philo et grand oral de spécialité en term.). Cet excès d’évaluations, en comparaison desquelles l’ancienne formule du baccalauréat paraît soudainement bien légère,  au moment même où les apprentissages sont en cours, a immédiatement créé de l’anxiété chez les lycéens mais aussi chez les enseignants contraints d’harmoniser leurs progressions, de boucler leurs programmes sans marges de manœuvre, de choisir dans une banque nationale de sujets plus ou moins bien adaptés à ce qui pouvait être raisonnablement fait en janvier, mars ou avril, avec de nouveaux programmes souvent plus difficiles que les précédents et ne bénéficiant pas du recul que peut donner le rodage d’un programme actif depuis deux ou trois ans. Tout cela dans un contexte scolaire qui a vu s’accroitre d’année en année les écarts entre établissements populaires et lycées de l’élite. Ajoutons à cela la multiplication des réclamations d’élèves et des pressions de parents sur les notes attribuées tout au long de l’année, en nette progression, depuis que tout le monde a compris qu’elles comptaient pour l’obtention du baccalauréat. Il s’ensuit une montée en puissance des tensions et une focalisation toxique sur l’évaluation aux dépens des apprentissages.

Mais revenons aux épreuves écrites finales de spécialités en mars, point de départ de l’article de J-P Véran. Elles supposent que les programmes seront pour l’essentiel bouclés. La « reconquête du mois de juin » dont se glorifiaient quelques ministres précédents paraît aujourd’hui bien dérisoire quand les disciplines majeures de la formation en terminale s’achèvent au mois de mars ! On me dira que le reste de l’année scolaire peut servir à la préparation de l’oral dans les spécialités, certes ; Mais la circulaire qui définit cet oral l’apparente plus à un concours d’éloquence qu’à un véritable oral bi-disciplinaire comme celui qui existait avec l’oral de TPE. Ce qui va s’évaluer en mars si les épreuves sont maintenues aura un poids majeur sur le devenir des élèves car ce qui justifie le choix d’une date si précoce est leur insertion dans le dispositif de « parcours sup. » et donc pèsera très lourd sur l’orientation des élèves dans les études supérieures. Que signifie alors l’obtention d’un baccalauréat si toute la partie de culture commune (le « socle » lycée) n’est que marginalement prise en compte ? On voit que le baccalauréat à la française dont la suppression des filières générales laissait entendre qu’il avait vocation à définir un niveau de culture générale commun à tous ces bacheliers n’est qu’un leurre de plus dans le processus de démocratisation des études. La réforme du bac qui a servi de prétexte à la réforme du lycée vise d’abord à diminuer la portée de cette culture générale du bachelier et à construire le dispositif de sélection à l’entrée dans le supérieur dont rêve la droite depuis toujours. Le poids des spécialités sera plus fort encore que le poids de la filière S qui écrasait toutes les autres dans le processus d’accès aux études les plus valorisées. Cette analyse est confirmée par le déséquilibre patent des coefficients : la partie commune (EPS, Sciences, Langues vivantes, histoire-géographie) ne compte que pour 25% du diplôme avec les E3C auxquels s’ajoutent 10% de vrai contrôle continu. Le poids des spécialités est de 47% (avec la spécialité abandonnée en 1ère) ; les 18% restant se répartissant entre le français et la philo.

Ce dispositif joue à plein les compensations, minore quantité de disciplines du tronc commun et survalorise les stratégies d’évitement, le choix (d’ailleurs très contraint par la carte des spécialités, notamment en province) des « bonnes » spécialités, tant sur le plan de la connaissance d’un système aussi complexe, qu’au plan de la capacité à anticiper ses études. Finalement il étend à tous le système de sélection existant depuis toujours à l’entrée des classes préparatoires et des formations sélectives des IUT et des BTS. Système qui se moque bien du « baccalauréat » en tant que garantissant un niveau d’accès à une formation générale permettant d’entreprendre des études supérieures.

Quelles seraient alors les pistes pour sortir de ces faux-semblants ? On voit bien quelques lignes de force :

  • Remettre le baccalauréat à sa place comme sésame de l’accès à des études supérieures choisies par les diplômés ; ce qui signifie qu’on n’oriente pas avant d’avoir les résultats du bac., y compris en cpge.
  • Séparer en 2 groupes les spécialités d’un côté et la culture générale de l’autre, sans compensation entre les 2 groupes ; ce qui signifie qu’il faut les valider tous les deux pour obtenir le diplôme.
  • Eventuellement construire des groupes de disciplines si l’on ne veut pas être trop rigide (ex. français philo langues / sciences humaines / math-sciences- technologies / disciplines artistiques etc.) où l’on peut admettre des compensations limitées à des champs proches.
  • Ramener les épreuves d’examen en fin d’année pour limiter la pression évaluative, conserver l’anonymat et les correcteurs extérieurs
  • Introduire une part de prise en compte du contrôle continue mais sans déséquilibrer l’ensemble.

 

S’agissant enfin du collège, disons seulement que rien ne justifie la présence d’un diplôme de fin de collège à côté du socle commun qui devait remplacer le DNB. Mais une validation rigoureuse du socle commun, aujourd’hui marginalisé par un DNB qui présente les mêmes défauts que le baccalauréat, doit être repensée en tenant mieux compte des divers champs disciplinaires et des compétences nouvelles qu’il a installées. Son principe de non-compensation entre les domaines doit être absolument conservé pour qu’il reflète réellement les acquis des élèves, à la condition qu’ils puissent poursuivre ce qui n’est pas acquis au lycée. Aujourd’hui le lycée ne va même pas regarder si les élèves ont ou non validé tous les domaines du socle, alors à quoi bon ?

 

Denis Paget

Réflexions sur le baccalauréat, d’un point de vue d’un curriculum général

par Roger-François Gauthier

 

Mon amitié pour Jean-Pierre Véran et Denis Paget est assez ancienne, forte et connue  pour que je puisse tout de suite embrayer, car chacun sait que mon commentaire vise non pas à contredire, mais à distancier. Et à conforter en distanciant.

Il me semble en effet que penser le bac implique de ne pas penser que le bac, ce que Denis propose bien, mais que penser le bac est une affaire de trop d’ampleur pour être pensée dans le seul contexte Blanquer. Blanquer ne sera plus là que la France n’aura toujours pas construit un lycée moins élitiste et plus au clair sur sa fonction !

Il se trouve qu’il y a longtemps, à une époque où ce n’était pas dit, j’ai décrit le baccalauréat comme un leurre social, car j’étais témoin du fait que dans les lycées où la République et les acteurs de l’éducation, tous témoins/complices, laissent en EN SILENCE se concentrer une certaine élite, il y a longtemps qu’on ne s’intéresse plus au bac, sauf comme décor éventuel pour des mentions, l’important étant le mode de sélection que tout le monde tolère depuis si longtemps EN SILENCE pour les classes préparatoires aux grandes écoles : des dossiers constitués de résultats de contrôle continu et des appréciations subjectives venant de professeurs sur lesquelles les intéressés n’ont aucun droit de regard.

Il est vrai que j’ai multiplié d’autres critiques sur le baccalauréat, notamment dans un rapport dont je ne rougis pas, en particulier sa partie internationale, https://www.vie-publique.fr/rapport/32349-propositions-pour-une-evolution-du-baccalaureat.  

Ce qui apparaissait était, et c’est ce qui explique le leurre, que le baccalauréat ne signifiait plus rien, de plusieurs manières, et que tout cela s’était fait dans l’épais SILENCE de tous, au fil des années ! Tout le monde a accepté d’être sur le pont des 80% d’une classe d’âge au niveau d’un baccalauréat que plus personne ne maîtrisait ni ne définissait.

C’est le motif pour lequel, sans la moindre complaisance pour l’actuel ministre, j’ai plusieurs fois dit que j’admirais qu’il se soit attaqué au monstre. Certes avec ses idées, que Denis résume bien, et qui sont sans doute opposées aux miennes. Mais les filières de bac général, avec la filière S jouant un rôle pervers 100 fois décrit, les bacs professionnels, par exemple, dont tout le monde a encouragé l’inflation dans le SILENCE, alors que les bacs généraux se préservaient de l’« explosion scolaire », pour reprendre le titre bien connu de Louis Cros (1961), tout cela est une réalité depuis des décennies. Dans le SILENCE. Le trop plein de disciplines entre lesquelles la compensation jouait son rôle terriblement démobilisateur, que les étudiants retrouveront, en France et seulement là, en licence et en master ! Les modes même d’évaluation dont la qualité juridique est piètre, avec l’absence de double correction, qui n’est pas ce qui surprend le moins à l’étranger!, avec des oraux de rattrapage arbitraires, avec des consignes d’harmonisation données à des jurys qui selon les cas obtempèrent ou non, avec des épreuves dont certaines, comme l’oral de français de fin de première, produisent souvent par elles-mêmes le bachotage le plus psittacoïde, tout cela n’est qu’une petite partie de l’impensé du bac. Et personne n’y touchait : pourquoi faudrait-il prendre des coups pour ou contre un leurre ?

Mais comment ne pas voir le sens social de tout ça, qui consiste à laisser se faire la sélection hors d’une procédure d’examen ?

Denis se demande comment « en sortir ».

Sa première proposition : « remettre le baccalauréat à sa place comme sésame de l’accès à des études supérieures choisies par les diplômés ; ce qui signifie qu’on n’oriente pas avant d’avoir les résultats du bac., y compris en cpge » doit être prise au pied de la lettre. Juste rappeler que quand on dit baccalauréat, on ne pense pas seulement à des épreuves terminales, car l’effet couperet est aussi un risque à éviter. Mais dans tous les pays que nous avions étudiés, l’« orientation » ne se décide  pas indépendamment de l’examen. Et l’examen, c’est un gage de relative équité, et de transparence.

 

Regardons bien : quand on ne se prépare pas à un examen dans des conditions de clarté des exigences et du droit, que fait-on ? On recherche des biais, de stratégies, des options, des distinctions implicites. On ne devient pas savant ni cultivé, on devient socialement habile, ce qui est un autre projet[1]. Ce n’est donc que dans le cadre de la pensée d’un curriculum général qui accepterait de sortir du SILENCE que les questions posées par Denis pourraient trouver et trouveront réponses.

 

Ses autres propositions sont pour moi trop circonstanciées, mais je les reprends en distanciant : distinguer « spécialités et culture générale » me semble de bon aloi, mais il faudrait commencer par dire que le lycée vise une culture générale et la définir ! Cela n’a été l’objet d’aucune réflexion, et c’est bien ce qui a du sens. Comme si la culture générale d’un bachelier au XXIème siècle pouvait être la résultante implicite de l’accumulation de quelques disciplines qui s’auto-reconnaissent sous cette bannière ! Comme s’il n’y avait pas des questions à se poser ! Ce mot de culture est bien le mot qui bloque, de même que ce que les fameuses enquêtes internationales n’évaluent pas c’est bien encore cela. Mais définir la culture d’un bachelier, avec le vrai sens du mot comme un rapport instruit à la vie, la culture de tous les bacheliers, sans que j’aie besoin d’ajouter « professionnels compris », c’est une œuvre à dix ans, c’est un changement de rapport au savoir et de regard de la société sur le savoir. Et sur sa diffusion parmi ceux qui la composent. C’est un changement d’école fondé non pas sur de petites décisions aussitôt contredites, mais sur la recherche ample et inspirée d’un curriculum français.

 

Le dernier paragraphe de Denis sur le collège, je le signe des deux mains je l’intitulerai simplement « sur la scolarité obligatoire », car c’est affaire d’école primaire tout autant que de collège : « S’agissant enfin du collège, disons seulement que rien ne justifie la présence d’un diplôme de fin de collège à côté du socle commun qui devait remplacer le DNB. Mais une validation rigoureuse du socle commun, aujourd’hui marginalisé par un DNB qui présente les mêmes défauts que le baccalauréat, doit être repensée en tenant mieux compte des divers champs disciplinaires et des compétences nouvelles qu’il a installées. Son principe de non-compensation entre les domaines doit être absolument conservé pour qu’il reflète réellement les acquis des élèves, à la condition qu’ils puissent poursuivre ce qui n’est pas acquis au lycée. Aujourd’hui le lycée ne va même pas regarder si les élèves ont ou non validé tous les domaines du socle, alors à quoi bon ? ».

Je redirai simplement, dans mon entreprise de distanciation, que c’est bien l’administration quand la gauche était au pouvoir et Mme Vallaud Belkacem ministre, qui refusèrent que le socle commun de culture soit la boussole des études à ce niveau. Comme quoi tout cela est complexe, demande du temps, et, même, de penser un peu les choses au-delà du passage d’un ministre.

 

Roger-François GAUTHIER

 

[1] Je renvoie là à la thèse de doctorat de comparaison internationale Angleterre/France/Italie sur la fonction du lycée dans les trois univers scolaires, de Luisa Lombardi. http://www.theses.fr/2017USPCB170

 

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