Edouard Louis : « résister au système scolaire » pour construire son corps d’homme ?

Edouard Louis apporte dans "Qui a tué mon père" un éclairage complémentaire sur la question du décrochage scolaire des garçons. Si la recherche en éducation pointe les "effets de pairs", son écriture littéraire de confrontation révèle une dimension essentielle de ces effets : la volonté d’assurer sa masculinité, sans compromis avec l’école de l’obéissance et de l’efféminisation.

Du texte d’Edouard Louis, dédié à Xavier Dolan[1],Qui a tué mon père[2], on retiendra dans ce billet ce qu’il dit de la construction de la masculinité par rapport à l’école.

« Pour toi, construire un corps masculin, cela voulait dire résister au système scolaire, ne pas se soumettre aux ordres, à l’Ordre, et même affronter l’école et l’autorité qu’elle incarnait ». Edouard Louis donne l’exemple d’un de ses cousins, qui avait giflé un de ses professeurs devant la classe, et était considéré comme un héros. La définition communément admise de la masculinité est simplissime : ne pas se comporter comme une fille, ne pas être un pédé. Et sa conséquence l’est tout autant : « sortir de l’école le plus vite possible, pour prouver sa force aux autres, le plus tôt possible pour monter son insoumission ». Mais Edouard Louis prolonge la réflexion : « construire sa masculinité, c’était se priver d’une autre vie, d’un autre destin social que les études auraient pu permettre. La masculinité t’a condamné à la pauvreté, à l’absence d’argent. Haine de l’homosexualité= pauvreté ».

On ne manque pas d’études internationales et nationales pour attester le fait que les garçons « éprouvent plus de difficultés d’apprentissage, qu’ils accumulent plus de retards académiques, qu’ils redoublent davantage les classes et qu’ils abandonnent l’école plus souvent que les filles», comme le soulignent par exemple les données du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) du Québec[3] : en 2010-2011, au secondaire, le taux de décrochage était de 20,1 % pour les garçons et de 12,6% pour les filles, tandis que le taux de diplomation, chez les moins de vingt ans, était de 67,8% pour les garçons contre 80,1% pour les filles (MELS, 2011).

Selon les données rassemblées sur le décrochage scolaire en 2017 par le Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO)[4], « le genre apparait comme une caractéristique déterminante. En France, 10,1 % des hommes de 18 à 24 ans sont des sortants précoces, contre 7,5 % des femmes (RERS, 2017). Cette meilleure réussite scolaire des filles peut être attribuée à la différenciation genrée des rôles sociaux, souvent renforcée par la socialisation scolaire (Duru-Bellat, 1995), et qui prépare davantage les filles au respect et à l’intériorisation des normes de l’école (Baudelot & Establet, 1992) ». En France, des modélisations ont été réalisées sur les enquêtes longitudinales conduites par la Depp et portant sur les parcours des élèves à partir de la première année de l’enseignement secondaire (sixième). L’ensemble des études réalisées montre que, à niveau scolaire égal, les garçons ont un risque de décrochage scolaire plus élevé que les filles (Caille, 1999 ; Coudrin, 2006 ; Afsa, 2013). Les résultats de ces modèles suggèrent donc l’existence d’un effet de genre spécifique, qui ne se réduirait pas aux seules inégalités de compétences scolaires ».

L’effet de genre est renforcé par l’effet social : « L’ensemble des recherches est unanime quant à l’effet du milieu socio-économique sur le risque de décrochage scolaire. En effet, le risque est plus élevé pour un enfant issu de milieu populaire que pour celui issu de milieu favorisé, à compétences scolaires identiques ». Par exemple, le risque de décrocher augmente de 4,9 points de pourcentage pour les enfants d’ouvriers par rapport aux enfants de cadres, à compétences scolaires identiques en 6e. Aux Etats-Unis, une étude menée en 2010, à partir d’un suivi de cohorte de la naissance à l’âge de trente ans, montre que les personnes nées pauvres ont trois fois plus de risque de sortir de l’école sans diplôme que les autres.

L’étude de l’absentéisme est elle aussi significative. Selon le CNESCO, « l’absentéisme est, en France, un phénomène qui varie substantiellement d’un établissement à l’autre, et qu’il s’agit bien d’une caractéristique que la France partage avec les pays qui ont des niveaux de ségrégation scolaire élevés. En France, la forme la plus sévère d’absentéisme (s’absenter une journée entière) se concentre dans les établissements scolaires les moins performants. Cette ségrégation est couplée à la faiblesse du sentiment d’appartenance à l’établissement constatée en France par rapport aux autres pays de l’OCDE. Ainsi, seuls 40 % des élèves français déclarent un sentiment d’appartenance à leur établissement, contre 73 % dans la moyenne des pays de l’OCDE (PISA 2015) ».

L’étude du CNESCO souligne également les effets de pairs sur l’absentéisme. « Toutes choses égales par ailleurs, un élève a près de 1,5 fois plus de risques de s’absenter si l’absentéisme est élevé dans son établissement. L’étude montre ainsi l’importance de la prise en compte des effets de socialisation entre pairs pour expliquer les comportements d’adolescents fragilisés. En France, cet « effet de pairs » est particulièrement fort par rapport aux autres facteurs, alors qu’il est nettement moins présent dans les autres pays. De nombreuses recherches ont montré que les élèves «désengagés» se reconnaissent et s’associent dans une spirale négative qui influence leurs résultats scolaires et leur probabilité de décrocher (Ream & Rumberger, 2008 ; Rumberger & Lim, 2008). Ces élèves sont « prêts à sacrifier leur scolarité pour « plaire » et se fondre dans le groupe. [...] Cette identification groupale leur octroie une reconnaissance et une assurance au sein de la société.» (Hernandez, Oubrayrie-Roussel & Prêteur, 2012) ». 

L’intérêt du propos d’Edouard Louis est d’aller plus loin encore que les études citées ici, en nous indiquant clairement ce que signifie cette identification groupale. L'écriture littéraire qu'il pratique et qualifie de littérature de confrontation dans son récent entretien à Mediapart[5], permet d'aller plus loin que les acquis de la recherche en sociologie et en sciences de l'éducation. Au delà d’un sentiment d’appartenance à l’établissement scolaire plus faible qu’ailleurs, au delà de  l’influence du milieu socio-économique sur le décrochage scolaire, ce qui se joue aussi dans ce que les chercheurs appellent "les effets de pairs", c’est la construction de la masculinité, la volonté d’échapper à ceux qui obéissent, se soumettent à l’école, et se comportent donc comme les filles, qui, justement, ont un rapport moins conflictuel que les garçons à la norme scolaire. Le sentiment qui prévaut chez eux, est celui d’affirmer sans aucun doute possible leur appartenance au groupe des hommes et leur rejet de l’homosexualité.

___________________________________________________________

[1]Xavier Dolan a réalisé le clip Collège Boy en 2013, sur la chanson du groupe français Indochine, qui dénonce la violence et l’homophobie à l’école. Dans En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 2014, Edouard Louis a notamment évoqué ce sujet.

[2]Edouard Louis, Qui a tué mon père, Seuil, 2018

[3]http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/sante/bulletins/zoom-sante-201409.pdf

[4]http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2017/12/171208_Dossier_Synthese_Decrochage_scolaire.pdf

[5]https://www.mediapart.fr/journal/france/160518/edouard-louis-j-ai-voulu-ecrire-l-histoire-de-la-destruction-d-un-corps

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.