• Egalité entre professeur.e.s : exemplaire, la République ?

Des lycées napoléoniens où toute présence féminine est exclue aux lycées d’aujourd’hui, le paysage scolaire a clairement changé. Mais la République s’est longtemps accommodée d’inégalités de traitements entre professeurs et professeures, et des inégalités notables persistent encore aujourd’hui. L’égalité entre femmes et hommes ne va jamais de soi, même entre fonctionnaires d'Etat.

Il n’est pas inutile de revenir sur l’histoire des professeur.e.s en France. Pour s’en tenir à la fondation du lycée napoléonien comme point de départ de ce rapide historique, on observera que les lycées sont alors exclusivement des lycées de garçons (le suffrage dit universel sera exclusivement masculin jusqu’à la Libération), d’où toute présence féminine est exclue pour deux raisons : la ségrégation des sexes d’une part, la fermeture de l’enseignement classique aux jeunes filles d’autre part. Gardons en mémoire les articles 101 et 102 du décret du 17 mars 1808, portant organisation de l’Université[1]. Ils sont particulièrement éclairants :

101. A l'avenir, et après l'organisation complète de l'Université, les proviseurs et censeurs des Lycées, les principaux et régents des Collèges, ainsi que les maîtres d'études de ces Écoles, seront astreints au célibat et à la vie commune.

Les professeurs des Lycées pourront être mariés, et dans ce cas ils logeront hors du Lycée. Les professeurs célibataires pourront y loger et profiter de la vie commune.

102. Aucune femme ne pourra être logée ni reçue dans l'intérieur des Lycées et des Collèges.

 Il faut attendre 1867 pour que soient institués des cours secondaires de jeunes filles et 1880 pour que la loi du 14 décembre, portée par Camille Sée, instaure un véritable enseignement secondaire public féminin. Mais si l'apprentissage du latin caractérise encore le caractère véritablement secondaire des études pour les garçons, l'enseignement secondaire des jeunes filles est créé comme un enseignement moderne, c'est-à-dire sans latin. « Cet enseignement moderne, écrit Philippe Savoie[2], est dispensé dans des lycées d'État et des collèges communaux pour jeunes filles. Il est assuré par un corps enseignant féminin, formé pour partie par l'école normale supérieure de Sèvres et recruté par des concours d'agrégation spécifiques. La création d'un enseignement secondaire féminin donne donc lieu à celle d'établissements séparés et à la naissance d'un nouveau corps enseignant ». Toutefois, observe-t-il, « certaines chaires de lycées féminins, les plus hautes en particulier, sont volontiers confiées à des hommes ». On préserve ainsi toujours une inégalité entre les élèves selon leur sexe, et entre leurs professeur.e.s.

C’est en 1924 que l’enseignement secondaire féminin est assimilé à l’enseignement masculin, perdant ainsi son originalité « moderne » au profit de la conception « classique » du second degré. En l’occurrence, le masculin l’emporte ici sur le féminin.

Mais ce n’est pas pour autant que les statuts et traitements des professeures et professeurs sont harmonisés. Comme le rappelle Yves Verneuil[3], « La Société des agrégées, fondée en 1920 avec pour ambition de donner aux agrégées les mêmes avantages qu’aux agrégés, a au contraire intitulé son bulletin Les Agrégées. En dépit de la question du latin, la Société des agrégées a fortement contribué, en 1923, à l’identification de l’enseignement secondaire féminin à son homologue masculin, et, en dépit des réticences des collègues masculins, a arraché entre 1927 et 1931 pour les agrégées les mêmes droits matériels et moraux (les agrégées avaient un service supérieur pour un traitement moindre à celui de leurs collègues masculins et n’étaient pas représentées au Conseil supérieur de l’Instruction publique). En 1948, la Société des agrégées a fusionné avec son homologue masculin ». Quant aux concours  d’agrégation distincts pour les femmes et les hommes, ils persisteront jusqu’en 1974.

 

S’agirait-il seulement de vieilles lunes du siècle dernier, aujourd’hui dépassées depuis longtemps ? En 2014-15, le Bilan social du ministère de l’éducation nationale[4] a apporté un cruel démenti à cette hypothèse optimiste. « Quels que soient le corps et le secteur, les hommes, sont plus avancés dans leur carrière que [les femmes] (traitement indiciaire brut (TIB) plus élevé de 1 % à 6 % selon les corps). Le salaire net moyen des hommes est 10 % plus élevé que celui des femmes dans le premier degré public, 9 % plus élevé dans le second degré public. Dans le privé, les écarts s’accroissent également. De plus, le niveau et la part des primes sont également plus élevés pour les hommes. Parmi les professeurs des écoles du public, l’écart de primes est de 59 % entre hommes et femmes, en lien avec une relative surreprésentation des hommes dans les directions des écoles. Il en est de même, dans une moindre mesure, dans le secteur privé. En moyenne, ils perçoivent 29 % de primes de plus que les femmes dans le second degré public (23 % dans le second degré privé). Cet écart est encore plus marqué dans les corps d’agrégés et de chaire supérieure" : "dans tous les cas, quel que soit le secteur, les écarts de rémunération en défaveur des femmes sont plus importants parmi les hauts salaires que parmi les bas salaires ».

On le voit, l’histoire du statut et de la rémunération des professeurs et des professeures dans l’enseignement français est marquée par deux lignes de force.

La première montre qu’en deux siècles on est passé de la ségrégation et l’exclusion absolues à une apparente égalité de statut et de traitement. La seconde montre qu’il ne suffit pas que la République ait placé l’égalité au coeur de sa devise pour qu’elle traite avec égalité celles et ceux qu’elle recrute pour enseigner. L’inégalité de traitement entre les femmes et les hommes fonctionnaires d’Etat est aussi une caractéristique de notre République, et les écarts aujourd’hui encore sont d’autant plus forts que les traitements sont élevés.

Il est bon de garder cela présent à l’esprit dans les débats et polémiques actuels : la République exemplaire n’est pas encore advenue, il conviendrait de rester très modeste dans les leçons qu’on dispense urbi et orbi en matière de respect de l’égalité entre femmes et hommes.

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[1] http://www.education.gouv.fr/cid101150/decret-portant-organisation-de-l-universite-17-mars-1808.html&xtmc=rapport&xtnp=9&xtcr=163#Titre_XIII_Des_reglements_a_donner_aux_lycees_aux_colleges_aux_institutions_aux_pensions_et_aux_ecoles_primaires

[2] Philippe Savoie, la République des professeurs in Histoire, n° 268, septembre 2002

http://www.lhistoire.fr/la-république-des-professeurs

[3] Yves Verneuil, Valeurs et combats de la Société des agrégés depuis 1914, in Vingtième Siècle, revue d’Histoire, n° 77, 2003

https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2003-1-page-69.htm

[4] http://cache.media.education.gouv.fr/file/2014-2015_Enseignement_scolaire/33/6/depp-bilan-social-2014-2015-enseignement-scolaire_564336.pdf

 

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