Egalité des filles et des garçons, choix des livres en bibliothèque : relire Condorcet ?


 

Les récentes  polémiques lancées contre l’éducation à l’égalité des filles et des garçons à l’école invitent à relire celui qui a proposé le premier modèle d’instruction publique républicaine en France : Condorcet.

Il éclaire la question sous un double aspect : celui de l’égalité des femmes et des hommes d'une part ; celui de l’indépendance des enseignements à l’égard de toute puissance extérieure, d’autre part. 

Sur l’égalité des femmes et des hommes et la mixité de l’enseignement, Condorcet est très clair.

Il consacre la 6e partie de son premier mémoire sur l’instruction publique (1791) à démonter qu’« il est nécessaire que les femmes partagent l'instruction donnée aux hommes. » Il donne à cela plusieurs raisons qui fondent encore aujourd’hui une éduction à l’égalité des filles et des garçons en combattant les stéréotypes féminins et masculins. En effet, selon lui, d’abord, « les femmes ont les mêmes droits que les hommes ; elles ont donc celui d'obtenir les mêmes facilités pour acquérir les lumières qui seules peuvent leur donner les moyens d'exercer réellement ces droits avec une même indépendance et dans une égale étendue. » Ensuite, « une constitution qui établit l'égalité politique ne sera jamais ni durable, ni paisible, si on la mêle avec des institutions qui maintiennent des préjugés favorables à l'inégalité ». Condorcet n’emploie pas le terme de stéréotype, apparu en 1954, mais parle des préjugés favorables à l’inégalité entre les hommes et les femmes. Il  faut donc « qu'une éducation commune accoutume les enfants d'un sexe à se regarder comme égaux » à ceux de l'autre sexe.

Dans les second mémoire, il observe finement, à propos de l’instruction morale, qu’« on doit soigneusement séparer cette morale de tout rapport avec les opinions religieuses d'une secte particulière (…) Les parents seuls peuvent avoir le droit de faire enseigner ces opinions, ou plutôt la société n'a pas celui de les en empêcher. » C’est une chose de ne pas empêcher les parents d’enseigner des opinions religieuses, c’en serait une autre, inacceptable à ses yeux, que, forts de ces convictions, des parents veuillent empêcher l’école républicaine d’instruire contre les préjugés.

Dans son troisième mémoire, Sur l’instruction commune pour les hommes, Condorcet traite Des livres nécessaires à cette instruction. On retiendra particulièrement ce qu’il dit des acquisitions des bibliothèques : « en désignant des ouvrages pour être mis, les uns dans les bibliothèques des districts, les autres, en plus grand nombre, dans celles des départements, on aura un moyen d'accélérer la composition, la publication des livres utiles, (…) mais il faudrait avoir soin de n'employer de cette manière qu'une partie des fonds destinés à chaque bibliothèque, et laisser à celui qui en sera chargé l'emploi libre du reste. Par ce moyen, la puissance publique ne pourra affecter sur les opinions une domination toujours dangereuse, en quelque main qu'elle soit confiée, et, ici comme ailleurs, on sera fidèle au principe de ne rien diriger qu'en respectant l'indépendance. »

Voilà en quels termes, en 1791, Condorcet évoquait l’égalité des filles et des garçons et se souciait de l’indépendance dans le choix des ouvrages acquis par les bibliothèques.

Ne serait-il pas bon qu’en 2014, tous ceux qui se réclament de la république et de  ses valeurs, méditent les Mémoires de Condorcet[1] et se rappellent sa défiance à l’égard des préjugés comme son attachement à l’indépendance de savoirs par rapport à tous les pouvoirs ?

 


[1] http://classiques.uqac.ca/classiques/condorcet/cinq_memoires_instruction/Cinq_memoires_instr_pub.pdf

 

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