« Liste noire au ministère de l’Éducation nationale » : Condorcet, reviens !

Quand un pouvoir exécutif se permet de réduire le débat éducatif à des points de vue autorisés quand d’autres ne le seraient pas, il est utile de rappeler ce que Condorcet affirmait à ce sujet à l’Assemblée nationale en 1793. Propos toujours d’actualité !

La publication par Roland Goigoux sur son blog du club Mediapart du billet Liste noire au ministère de l’Education nationale[1] relate des faits incroyables et pourtant vrais.

Cette affaire illustre la manière dont un pouvoir exécutif peut être tenté d’interdire de parole un universitaire reconnu, dont les travaux continuent d’éclairer les enseignants sur l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Sommes-nous bien dans « l’école de la confiance » ?

On est alors tenté de rappeler aux autorités qui se livrent à cette censure ce que Condorcet écrivait à ce sujet en 1793 dans son Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'Instruction publique[2].

« Enfin, l'indépendance de l'instruction fait en quelque sorte une partie des droits de l'espèce humaine. Puisque l'homme a reçu de la nature une perfectibilité dont les bornes inconnues s'étendent, si même elles existent, bien au-delà de ce que nous pouvons concevoir encore, puisque la connaissance de vérités nouvelles est pour lui le seul moyen de développer cette heureuse faculté, source de son bonheur et de sa gloire, quelle puissance pourrait avoir le droit de lui dire : voilà ce qu'il faut que vous sachiez, voilà le terme où vous devez vous arrêter? Puisque la vérité seule est utile, puisque toute erreur est un mal, de quel droit un pouvoir quel qui fût oserait-il déterminer où est la vérité, où se trouve l'erreur?

D'ailleurs, un pouvoir qui interdirait d'enseigner une opinion contraire à celle qui a servi de fondement aux lois établies, attaquerait directement la liberté de penser, contredirait le but de toute institution sociale, le perfectionnement des lois; suite nécessaire du combat des opinions et du progrès des lumières.

D'un autre côté, quelle autorité pourrait prescrire d'enseigner une doctrine contraire aux principes qui ont dirigé les législateurs?

On se trouverait donc nécessairement placé entre un respect superstitieux pour les lois existantes, ou une atteinte indirecte, qui, portée à ces lois au nom d'un des pouvoirs institués par elles, pourrait affaiblir le respect des citoyens; il ne reste donc qu'un seul moyen : l'indépendance absolue des opinions, dans tout ce qui s'élève au-dessus de l'instruction élémentaire ».

Nous nous contenterons donc de reprendre la question de Condorcet : « de quel droit un pouvoir quel qui fût oserait-il déterminer où est la vérité, où se trouve l'erreur? » question d’actualité dans la France de 1793, question d’actualité toujours dans celle de 2021.

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[1] https://blogs.mediapart.fr/roland-goigoux/blog/200121/liste-noire-au-ministere-de-l-education-nationale

[2] de Condorcet Nicolas. Rapport et projet de décret sur l'organisation générale de l'Instruction publique. In: Enfance, tome 42, n°4, 1989. pp. 7-32.

DOI : https://doi.org/10.3406/enfan.1989.1898

www.persee.fr/doc/enfan_0013-7545_1989_num_42_4_1898

 

 

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