L’expérience des discriminations dans les lycées : quelles perceptions ?

L’adhésion à l’école est forte, notamment dans les lycées largement ouverts aux milieux populaires. Ce capital de confiance peut s’éroder si l’expérience subjective de la discrimination se répète dans le parcours scolaire. Une récente publication de l’INJEP consacrée aux lycéens éclaire cet état de fait.

En 2013, une équipe de chercheurs conduite par François Dubet publiait, sous le titre Pourquoi moi ?, une enquête sur l’expérience des discriminations[1]. La formulation du titre mettait en avant la dimension subjective du sentiment de discrimination. En ce mois d’avril 2018, l’INJEP[2] publie, dans le numéro 12 d’Analyses et synthèses[3], les résultats d’une enquête menée auprès de 7000 lycéen.ne.s dont le titre interrogatif -De la discrimination aux attitudes protestataires ?- questionne le caractère également subjectif du sentiment de discrimination.

On retiendra de l’analyse de Laurent Lardeux quatre acquis essentiels.

Le premier, plutôt rassurant, apporte un démenti argumenté à ceux qui considèrent que les établissements accueillant les publics les plus populaires seraient en passe de devenir des territoires perdus de la République. « Les résultats font apparaître un puissant désir de réussite de la part de lycéens déclarant pourtant subir de multiples injustices et discriminations » ainsi que « la forte adhésion des jeunes des quartiers populaires au modèle d’intégration ». En effet, l’enquête permet d’observer que « malgré des distinctions sociales et ethniques très fortes entre les différents établissements, on observe a contrario, et de façon contre-intuitive, des scores d’adhésion au système scolaire des élèves très proches d’un type de lycée à un autre ». Par exemple l’affirmation de l’utilité de l’école dans la vie future rassemble 78% des élèves des lycées très populaires, 79% de ceux des lycées populaires, contre 75% de ceux des lycées socialement mixtes. L’idée que leur situation future sera meilleure que celle de leurs parents rassemble 66% des élèves des lycées très populaires, 55% de ceux des lycées populaires, contre 39% de ceux des lycées socialement mixtes.

Le deuxième est fortement corrélé au premier. Le fort désir de réussite et d’intégration exprimé par les élèves des lycées très populaires et populaires les rend particulièrement sensibles à ce qu’ils considèrent comme des manquements à l’égalité républicaine : d’où leur sensibilité particulière au « sentiment de discrimination ethno- raciale, de religion ou de quartier ». Ainsi, dans les lycées très populaires, 25% des élèves dont les parents sont originaires de France et plus de 30% de ceux dont les parents sont originaires du Maghreb déclarent ressentir une discrimination ethnique, religieuse ou de quartier. Dans les lycées socialement mixtes, les premiers ne sont que 11% à ressentir cette discrimination, alors que les seconds sont près de 50%.

Le troisième découle du deuxième, et permet d’établir la pertinence du concept de « discrimination relative ». On perçoit, à travers les chiffres donnés à propos du sentiment de discrimination dans les lycées socialement mixtes et très populaires, que « ce ne soit pas tant le fait d’appartenir à un groupe effectivement discriminé que le fait que ce dernier soit minoritaire dans le quartier concerné qui augmente les chances de ressentir un traitement différencié́ du fait de ses origines ».

Le quatrième questionne le lien entre discrimination déclarée et protestation, voire radicalisation. L’enquête est également instructive sur ce point. Si la radicalité politique consiste à déclarer l’acte réel ou potentiel de « participer à une action violente pour défendre ses idées », d’« affronter les forces de l’ordre et la police », de « provoquer des dégâts matériels dans la rue », d’« affronter d’autres manifestants », les lycéen.ne.s « déclarant avoir subi deux ou trois discriminations ethniques, religieuses ou de quartier sont plus nombreux que les autres à se situer sur les valeurs élevées de radicalité politique. Ils sont à l’inverse moins nombreux sur les valeurs faibles de cet indicateur. Cet indicateur synthétique rend compte de la propension des lycéens à trouver légitime, et dans certains cas à mettre en œuvre, une « radicalité politique » selon le nombre de discriminations déclarées ».

Cela accrédite la nécessité, pour les autorités, de lutter farouchement contre les inégalités objectives, et, pour les responsables d’établissements scolaires, de réduire les inégalités subjectivement ressenties, qui touchent aussi bien les élèves d’origine subsaharienne, ultramarine ou maghrébine dans les lycées socialement mixtes que les élèves dont les parents sont nés en France dans les lycées très populaires. Il faut en effet noter que ce sont les « contextes d’interactions plutôt que les inégalités réelles » qui favorisent au lycée l’apparition du sentiment de discrimination : accompagnement insuffisant, retards scolaires, situations d’échec ni prévenues ni résolues, orientations scolaires empêchées ou contrariées, sont d’autant plus insupportables « dans des situations de comparaison sociale où les lycéens se retrouvent non pas avec des semblables qui partagent la même expérience d’injustice, mais lorsqu’ils sont minoritaires, relativement plus isolés et davantage pris dans des épreuves individuelles de concurrence et de rivalité ».

Si la mixité sociale est une condition essentielle de l’égalité scolaire, elle nécessite de porter une attention toute particulière aux élèves appartenant à des catégories socio-culturelles minoritaires dans tous les  types d’établissements scolaires.

On voit aussi, à travers cette étude, que la confiance des élèves est grande dans l’école, tout particulièrement dans les établissements populaires. A chacun, à la place où il est, de contribuer à ne pas la décevoir.

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[1] Dubet, François (dir), Pourquoi moi ? L’expérience des discriminations, Seuil, 2013

[2] Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire

[3] http://www.injep.fr/sites/default/files/documents/ias12_discrimination.pdf

 

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