Figures de l’éducation dans le monde : utiles pour aujourd’hui et demain ?

Les figures de l’éducation dans le monde présentées dans le dernier numéro de la Revue internationale d’éducation de Sèvres sont riches d’échos entre millénaires et continents et éclairent pour le lecteur des enjeux éducatifs actuels et à venir.

Le dossier du n° 79 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres[1] porte sur les figures de l’éducation dans le monde. Il fallait de l’audace et du doigté pour tenir ce pari sans que puisse être aussitôt intenté un procès en omissions ou en centration occidentale. En couvrant millénaires, continents et civilisations, en rapprochant des figures évoquées d’autres qui s’inscrivent dans la continuité, le prolongement ou la rupture, le tour de force est réussi. On se limitera dans ce billet à quelques lignes de force qu’un lecteur du dossier peut percevoir.

Il y a d’abord les échos qui se répercutent d’un article à l’autre. La filiation est directe entre la païdeia antique et la païdologie, discipline incarnée par Lev Vigotsky au 20siècle. L’ « enseigner peu » de Confucius se retrouve dans la critique que Condorcet fait de l’enseignement du latin. La visée d’émancipation traverse les continents et les siècles, de la démocratie athénienne à la pensée d’Averroès, de l’école populaire de Grundtvig au Danemark à la pédagogie des opprimés de Freire au Brésil, de l’auto-prise en charge fondant l’éducation traditionnelle africaine à la pratique formatrice de l’éducation musicale par tous, avec El Sistema, initiée au Vénézuela. L’esprit réformateur, critique des enseignements traditionnels, est partagé d‘Ibn Khaldun à Condorcet.  De Dewey à Montessori, se retrouve l’attention portée au cadre de l’apprentissage, au rôle respectif de l’enseignant et des élèves.

Il y a ensuite l’éclairage porté par certains articles sur des débats historiques ou actuels.

Comment ne pas percevoir dans « l’horizon collectif de la fête » caractérisant la païdeia antique une annonce des controverses sur l’instruction publique ou l’éducation nationale à l’aurore de la révolution française ? Selon Rabaut Saint Etienne, par exemple, « l’instruction publique demande des lycées, des collèges, des académies, des livres, des instruments, des calculs, des méthodes, elle s’enferme dans les murs ; l’éducation nationale demande des cirques, des gymnases, des armes, des jeux publics, des fêtes nationales ; le concours fraternel de tous les âges et de tous les sexes, et le spectacle imposant et doux de la société humaine rassemblée ; elle veut un grand espace, le spectacle des champs et de la nature[2] »De son côté Le Peletier de Saint Fargeau fait prévaloir, en opposition à Condorcet,  le modèle spartiate sur le modèle athénien, proposant «« de décréter que, depuis l’âge de cinq ans jusqu’à douze pour les garçons, et jusqu’à onze pour les filles, tous les enfants sans distinction et sans exception seront élevés en commun, aux dépens de la République ; et que tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins » « Cette loi consiste à former une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également et efficacement commune à tous ;la seule capable de régénérer l’espèce humaine, soit par les dons physiques, soit par le caractère moral[3] ».

Comment ne pas faire le lien entre Piaget prônant le self government à l’école et Langevin et Wallon proposant dans le projet de réforme de l’enseignement français de 1946-47 d’utiliser « les diverses expériences de “ self-government ” dans la vie scolaire »[4] ?

Le lecteur  percevra l’apport de Dewey dans la place prise désormais dans les conceptions éducatives par la nécessité d’apprendre à apprendre, comme dans l’importance accordée aujourd’hui aux environnements d’apprentissage[5].

On découvrira peut-être, à l'occasion de l'article sur Confucius, que le paradoxe éducatif entre contrainte et émancipation est déjà présent dans la tension entre les rites, réglant les comportements et emprisonnant les mentalités, et l'humanité, ambitionnant le changement social.

C’est ainsi que Jean-Marie de Ketele, coordonnateur du dossier, évoque à juste titre dans son introduction « une longue marche » dans laquelle « les “ universaux”  de la tradition »  permettent de « penser de nouvelles visions ». Loin  d’être un acte strictement commémoratif, ce riche dossier de la Revue internationale d’éducation de Sèvres aide le lecteur à saisir les enjeux d’avenir de l’éducation.

__________________________________________________________

[1] http://www.ciep.fr/revue-internationale-deducation-sevres/figures-leducation-monde

[2]  Rabaut Saint-Étienne, Projet d’éducation nationale (décembre 1792)

[3]  Le Peletier de Saint-Fargeau, Plan d’éducation publique (présenté par Robespierre à la Convention en 1793 )

[4]  http://escales.enfa.fr/wp-content/uploads/sites/7/2009/03/Plan-Langevin-Wallon.pdf

[5] Voir le billet publié en mars 2018
https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/030318/nouveaux-environnements-d-apprentissage-quelles-lignes-de-force-pedagogiques

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.