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Billet de blog 23 février 2022

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Le Collège, question profondément politique

La transformation du collège peut-elle s’envisager en dehors d’une réflexion préalable sur le projet de société à laquelle nous souhaitons préparer les élèves au fil de leur scolarité ? Ne pas poser cette question préalable, conduit à proposer des reformes qui, faute de finalité explicite, ne changeront pas fondamentalement la donne.

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En plaçant la réforme du collège comme « un enjeu de société majeur », un groupe de parlementaires de la majorité vient, dans une tribune récente publiée par Le Monde [1]fort opportunément rappeler l’importance du collège dans la scolarité des élèves français.

Cet étage central de la maison enseignement scolaire est en théorie le dernier avant la séparation des élèves qui en sortent, entre des voies d’enseignement séparées, générales, technologiques et professionnelles. Pourtant, ce fameux « collège unique » n’a rien d’uniforme : selon qu’un élève est scolarisé en REP+ ou en collège de centre ville, ou encore en collège privé sous contrat, il ne suivra pas la même scolarité, marquée par le même climat scolaire, et les mêmes possibilités d’accès aux différents lycées. Le collège fonctionne en fait comme une gare de triage, fondée principalement sur le critère de l'origine sociale. Comme l’écrit l’Etat de l’Ecole 2021[2], « Les collèges, dans leur ensemble, se distinguent par de forts écarts de composition sociale (…) En effet, trois quarts des élèves de REP+ ont des parents ouvriers ou inactifs contre moins de quatre sur dix dans les collèges publics hors éducation prioritaire (…) Au lycée, les enfants de milieux favorisés sont donc surreprésentés dans la voie générale qui permet un accès plus fréquent à l’enseignement supérieur. Au total, les disparités d’accès au diplôme selon l’origine sociale persistent et sont particulièrement prononcées dans les hauts niveaux de formation ».

Pourquoi de tels écarts ? il y a, à n’en pas douter, des raisons externes à l’institution scolaire elle-même, les inégalités de logement, d’alimentation, de pratiques culturelles, de stratégies scolaires familiales, ce que Lahire et son équipe ont caractérisé comme « les enfances de classe » qui, dès avant l’Ecole jouent un rôle particulièrement discriminant. Mais il faut aussi en chercher au cœur même du collège.

Que nous en disent Mme Lang et ses collègues parlementaires dans leur tribune ? « Les difficultés sont identifiées depuis longtemps : elles sont dues à une erreur dans la conception même du collège, construit dès l’origine comme un petit lycée dont il a calqué le fonctionnement et l’organisation, alors qu’il aurait dû être pensé comme le prolongement naturel de l’école primaire ». On ne saurait leur donner tort sur ce constat du collège conçu comme « petit lycée » et non comme « primaire supérieur ». Il s’agit là d’un legs historique que retrace Jean-Paul Delahaye[3] dans sa contribution à la réflexion sur le collège unique. On peut cependant s’étonner que des parlementaires de la majorité découvrent ainsi, après cinq ans de responsabilité partagée avec le gouvernement sur la politique éducative dans notre pays, que le collège est un enjeu majeur, ce qui, apparemment a échappé depuis 2017 au ministre de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports dont le bilan sur le collège est plutôt mince et à la majorité parlementaire qui le soutient.

Que proposent donc ces parlementaires de la majorité ? « Notre proposition consiste à prolonger au collège le fonctionnement de l’école primaire, à mettre en place une transition graduée vers le lycée, à créer un corps unique d’enseignants de l’« école du socle », à refonder la formation, le concours de recrutement, les missions des enseignants, qui seront alors habilités à enseigner du CP à la 3». Nous ne sommes pas là confrontés à une innovation, mais à la reprise du vieux débat des années 1970 entre tenants de l’ « Ecole fondamentale », défendue par le syndicat national des instituteurs et PEGC (SNI-PEGC) et tenants de l’ « Ecole progressive » défendue par les syndicats du second degré et du supérieur (SNES, SNEP, SNESup, SNPEN et SNETAP) et inscrite dans une scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans.

On pourrait être tenté de reprendre ce débat. Paul Devin démonte les « vielles lubies » dont seraient porteurs les parlementaires[4].

Mais on peut aussi se questionner sur la politique des savoirs qu’exprime le collège tel qu’il est ou tel qu’il le serait si l’on suit Mme Lang et ses collègues. En dénonçant un collège dont les contenus d’apprentissage concernent essentiellement « la tête » des élèves et en voulant faire du collège du socle « pour les filles et pour les garçons, le lieu d’une éducation complète, de la tête et de la main, permettant ainsi aux élèves de découvrir leurs appétences et leurs talents et d’envisager éventuellement une orientation vers des métiers manuels par choix et non plus par défaut » s’inscrivent dans une dichotomie réductrice. Ne vaudrait-il pas mieux penser le collège de demain non pas au travers de la restauration de l’éducation manuelle et technique à laquelle s’est substitué l’enseignement de la technologie en 1985, mais en posant d’abord la question politique de fond, que s’abstiennent de poser Mme Lang et ses collègues : quel est notre projet de société ? Comment la formation dispensée au collège peut-elle contribuer à préparer les citoyens de cette société à en affronter les défis ?

On posera alors tout autrement les termes de la réflexion politique sur le collège. Le collège doit-il être prioritairement un espace d’apprentissage progressif de l’autonomie, de l’engagement dans des travaux collectifs qui enracinent la relation aux savoirs, à soi-même, comme personne et comme citoyen, aux autres personnes et citoyens du monde, et à la planète plus sûrement sans doute que des enseignements simplement juxtaposés et empilés au fil des jours ? Il faut alors repenser et l’équilibre actuel des enseignements, leurs relations, leurs hiérarchies, et remettre sur la table des choix faits il y a longtemps : est-il vraiment préférable de priver les adolescents de toute approche des savoirs psycho-sociaux, au prétexte qu’il n’y a pas à ce jour de discipline scolaire établie correspondant à ces apprentissages ? On perçoit ce que cela suppose en termes de recrutement et formation de personnels d’enseignement et d’éducation, jusqu’ici formés séparément sur un seul créneau de discipline ou de spécialité.

On dira ce chantier là énorme, nécessitant un vaste débat démocratique dans le pays, pour mettre au clair un projet de société partagé, et dessiner l’école qui y prépare. Mais il n’y a pas d’alternative. Comme le rappelle fort opportunément Jean-Paul Delahaye, l’inspecteur général Alain Bouchez, dans son Livre blanc des collèges[5]constatait en 1994 que « si le collège se fixe pour mission de préparer au lycée, si le baccalauréat est l’unique critère de réussite ou le seul viatique admissible, si la société peut se satisfaire des laissés-pour-compte qui n’atteindront jamais ce niveau et assumer sans état d’âme cette exclusion, il conviendra de ne changer que peu de choses aux pratiques du collège : quelques allégements d’effectifs réclamés, quelques heures d’aide et de soutien, mettre en place des structures précoces d’évitement scolaire ne manqueront pas de donner satisfaction ».

Ne rejouons donc pas les réformes qui évitent soigneusement de poser les questions de fond. Posons en termes politiques la question du Collège et celle de l’Ecole tout entière.

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[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/02/21/anne-christine-lang-la-reforme-du-college-est-un-enjeu-de-societe-majeur_6114567_3232.html

[2] https://www.education.gouv.fr/l-etat-de-l-ecole-2021-325732

[3] https://blogs.mediapart.fr/delahaye-jp/blog/210222/contribution-la-reflexion-sur-le-college-unique 

[4] https://blogs.mediapart.fr/paul-devin/blog/220222/reforme-du-college-toujours-les-memes-lubies

[5] Alain Bouchez, Livre blanc des collèges[5]Ministère de l’éducation nationale, 1994

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