Conflits de vérités : cultiver l’adogmatisme à l’école ?

Comment aborder à l’école les conflits de vérités ? Le dossier de la Revue internationale d’éducation de Sèvres, dresse un tableau international de l’ampleur du chantier mais aussi de la mobilisation des chercheurs, des enseignants et des élèves pour ne pas contourner la question mais l’affronter en développant la pensée critique face aux multiples dogmatismes.

C’est une illustration frappante des méfaits du dogmatisme économico-éducatif qu’analyse, dans le n° 77 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres(RIES)[1], un article de la rubrique actualité internationale consacré aux "écoles zombies" d’Angleterre. Maroussia Raveaud y examine les effets d’ « une privatisation sans retour » des établissements publics d’enseignement. Alors qu’aujourd’hui 64 academies  où sont inscrits 40000 élèves sont en attente d’un repreneur, « le  gouvernement n’exprime aucune réserve sur le bien-fondé du système ». Ce gouvernement, fidèle assurément à la fameuse formule de la non moins fameuse Première ministre conservatrice Margaret Thatcher « There is no alternative », ne pêcherait-il pas ici par dogmatisme ? La question des dogmatismes est au coeur du dossier de ce même numéro, consacré aux conflits de vérité à l’école.

C’est bien effet des dogmatismes qu’il est question dans le dossier. Tous les dogmatismes et pas seulement ceux des autres : il n’y a pas que les dogmatismes religieux, sectaires, politiques, complotistes à combattre, mais aussi ceux que nous percevons moins : le scientisme est aussi un dogmatisme, et le prétendu universalisme dont serait porteuse l’école ne serait-il pas aussi la face cachée d’une domination mono culturelle occidentale, négatrice, par exemple,  des réalités sociales, culturelles, politiques et économiques des peuples premiers ? L’article du dossier consacré aux communautés mapuches du Chili éclaire la nécessité d’entrer aujourd’hui dans l’inter culturalité, en questionnant le dogmatisme culturel dont un modèle d’école peut être porteur.

La richesse du dossier tient à la diversité des angles d’approche de la question : tensions possibles entre sciences et croyances religieuses, comme au sud-est des Etats-Unis d’Amérique, où l’évangélisme combat la théorie de l’évolution ou en Turquie, avec l’entrée du créationnisme dans les programmes scolaires ; tensions possibles aussi d’ordre politique et historique, comme c’est le cas en Irlande du Nord, avec les vérités historiques controversées entre héritiers des parties prenantes du conflit, ou en Hongrie, avec la guerre des manuels scolaires pour défendre le pluralisme contre une histoire d’Etat ; tensions enfin sociétales et épistémologiques, liées aux idéologies négationnistes et conspirationnistes, que l’on retrouve aussi bien aux Pays Bas qu’en France.

Mais une force particulière de ce dossier, c’est de tracer des pistes concrètes de résolution des ces conflits, en évitant, comme le montre le quadrant  réaction-réflexion illustrant l’article néerlandais, les pièges de l’évitement, du contre-récit ou du relativisme, et en visant plutôt l’essor du débat argumenté. Cette piste est une sorte de fil rouge manifesté par les situations concrètes de classe évoquées au Sénégal (controverse sur l’existence d’une philosophie africaine), en Irlande du nord (quand des élèves sont confrontés à des enseignants qui évitent « les vérités »), en Belgique (enquête auprès d’élèves de terminale)   comme aux Etats-Unis (conversations avec les élèves). A Singapour, il s’agit d’apprendre  l’art du débat pour déconstruire les théories fallacieuses et  à repérer les techniques de manipulation. En France, l’enseignement de la pensée critique pourrait s’appuyer plus fortement sur l’éducation aux médias et à l’information.

Laurence Cornu, coordonnatrice du dossier, insiste, dans on introduction, sur l’éthique de la controverse, la pratique de l’enquête, et affirme, en conclusion, que « le dossier pourrait être alarmant. Il n’est pas alarmiste. Ilmanifeste la mobilisation des chercheurs, l’ingéniosité des enseignants, l’implication de leurs formateurs, l’intelligence des élèves». Elle ajoute fort pertinemment que « ce qui se passe dans les classes a besoin d’être protégé par les Etats ». Un message important en ces temps de vérités prétendues "alternatives", officielles parfois.

On ne peut, en tant que lecteur français, s’empêcher de faire le lien entre la culture du débat argumenté et de la controverse scientifique et le fondement même de la laïcité, qui, pour Catherine Kintzler, dans Penser la laïcité[2], est l’adogmatisme.  Alors que le dogme, par définition, unifie a priori, le consentement raisonné exige, préalablement, qu’on puisse être en désaccord. L’inconfort intellectuel de la pensée critique est aussi sa grandeur.

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[1]http://www.ciep.fr/revue-internationale-deducation-sevres/conflits-de-verites-a-l-ecole

[2]Catherine Kintzler, Penser la laïcité, Minerve, 2014

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