Question de vocabulaire : « redressement » ou « refondation » ?

 

Dans sa très fameuse déclaration du 11 juin, Pour une vraie égalité des chances[1], l’Académie française, à l’unanimité de ses membres, indique qu’elle « a la certitude que le redressement du système scolaire, si impatiemment attendu par la Nation tout entière, devra, d’une part, s’inscrire dans la continuité de notre culture, faite d’enrichissements successifs et respectueuse de ses origines, et d’autre part, résister à la tentation de la facilité, qui n’a jamais eu d’autre résultat que l’aggravation des inégalités. »

On s’attachera ici au choix du terme « redressement du système scolaire», alors que, depuis 2012, le gouvernement et la représentation nationale ont adopté une démarche de « refondation de l’école ».

On va voir, d’après le dictionnaire de l’Académie française[2], ce que ce choix signifie.

Redressement a un sens propre et deux figurés : I. Action de rendre à quelque chose sa forme droite ou sa position habituelle ;  le fait de reprendre cette forme ou cette position II. Fig. 1. Action de corriger, de rendre conforme à la norme, de réparer ; résultat de cette action. 2. Le fait de rétablir quelque chose ou de se rétablir, de redonner ou de reprendre de la vigueur, de la force.

Refondation : ce mot n’est pas plus admis que le verbe refonder par le dictionnaire de l’Académie française, qui va pourtant de A à renommer.  Refonder, nous indique le dictionnaire Robert, c’est fonder « sur de nouveaux principes, de nouvelles bases ».

Cela nous suggère une première observation. Le Dictionnaire Robert  date l’entrée de refonder dans notre langue à la fin du siècle dernier : 1993, celle de refondation étant attestée dès 1991. Or  l’édition actuellement en vigueur du dictionnaire de l’Académie, la neuvième, a été préfacée en 1986 et porte un avertissement daté de 1992. Lorsque cet avertissement fut rédigé, le treme de refondation venait seulement d’apparaître…

L’emploi du terme redressement n’est évidemment pas dépourvu de sens. Il s’agit bien de « rendre (au collège en l’occurrence) sa forme droite ou sa position habituelle », c’est à dire de revenir à un état antérieur, au sens propre. Et, au figuré, de « corriger, de rendre conforme à la norme » (laquelle, sinon la tradition de l’ordre secondaire français ?), de « rétablir quelque chose »,  ce quelque chose ressemblant fort à l’ordre ancien. On est bien aux antipodes de la nouveauté signifiée par le terme « refondation ».

Le choix de « redressement » est d’autant plus chargé de signification qu’il a été récemment employé en politique. En 2015, à l’article 1 du projet de charte de la primaire de la droite et du centre[3], « ouverte à l’ensemble des citoyens partageant les valeurs républicaines de la droite et du centre et s’engageant pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France ». Auparavant, il a été porté par M. Montebourg, qui fut, de 2012 à 2014, « ministre du redressement productif » dans les gouvernements Ayrault puis Valls.

Cette approche restauratrice, portée par le terme redressement, est confirmée par l’ensemble de la déclaration. Il s’agit, pour l’Académie, de condamner les prétendus « affaiblissement des disciplines fondamentales », « effacement des disciplines traditionnelles », puisque « les « enseignements pratiques interdisciplinaires » (E.P.I.) ne se développeront nécessairement qu’au détriment des disciplines qu’ils prétendent fédérer, seules à même de transmettre les savoirs fondamentaux qui manquent à tant de collégiens. » Le socle de la formation ne saurait être autre chose que « des bases solides dans les disciplines fondamentales », que n’assure pas l’actuel enseignement élémentaire : « Les difficultés rencontrées par un trop grand nombre d’élèves dès l’entrée au collège proviennent des lacunes constatées dans l’acquisition du socle des connaissances dispensées dans l’enseignement primaire : elles tiennent en particulier à une maîtrise insuffisante de la lecture et de l’expression écrite et orale.» L’Académie enfonce le clou : elle « appelle d’abord à préserver les disciplines traditionnelles sans lesquelles les lacunes dans l’apprentissage des savoirs fondamentaux, trop souvent constatées au sortir de l’école primaire, ne pourront être comblées au collège».

Le message est clair : en s’éloignant du modèle ancien, fondé exclusivement sur l’apprentissages des disciplines traditionnelles, on court à la catastrophe. Il s’agit donc bien pour l’Académie de redressement, et non de refondation, qui suppose de nouveaux principes, de nouvelles bases, dont l’Académie redoute les effets destructeurs. Par le titre de sa déclaration Pour une vraie égalité des chances, l’Académie pourfend implicitement la lutte contre les inégalités scolaires qui justifie pour la ministre la réforme du collège. Elle s’inscrit là encore  dans une approche traditionnelle qui convient aussi à ceux qui opposent cette « idée nécessaire » à « l’idée fausse de l’égalité naturelle des hommes »[4]. Entre tradition et changement, l’Académie sait choisir son camp.

 


[1] http://www.academie-francaise.fr/actualites/pour-une-vraie-egalite-des-chances

[2] http://atilf.atilf.fr/academie9.htm

[3] http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/04/02/le-projet-de-charte-de-la-primaire-ump_4607793_823448.html

[4] Ainsi lit-on dans le Message au peuple français adressé par Philippe Pétain le 11 octobre 1940 « Le régime nouveau sera une hiérarchie sociale. Il ne reposera plus sur l'idée fausse de l'égalité naturelle des hommes, mais sur l'idée nécessaire de l'égalité des chances données à tous les Français de prouver leur aptitude à servir. »

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