Discours décomplexé sur l’école : discours de vérité ou discours réactionnaire ?

Discours de vérité ou discours réactionnaire ? A partir du constat subjectif que « le niveau baisse » (celui des professeurs, de leurs élèves, des examens), proposer de revenir au temps des « exceptions consolantes » et de la ségrégation scolaire, pour restaurer la seule école de la République qui vaille, cela mérite que l’on se pose cette question.

Après un Président (Hollande), un écologiste (Lesaffre), un policier (Schwartz), un syndicaliste (Sève), il fallait bien qu’un principal de collège (Patrice Romain) publiât Un Principal ne devrait pas dire ça[1].

Ce que nous promet ce titre, c’est de briser la loi du silence,  de publier les quatre  vérités cachées sur les enseignants, de révéler « le vrai visage des profs » sans langue de bois ni concessions d’aucune sorte. Pour Babélio, la cause est entendue : il s’agit d’ « un livre sur une institution en crise qui mérite vraiment... un zéro pointé ![2] »

Il faut donc y aller voir de plus près, ce que nous permet Atlantico qui en a publié les bonnes feuilles[3] le 29/9/2019. Puisque le discours se veut décomplexé, il serait vain d’en attendre de la nuance ou du respect. A la figure emblématique des hussards noirs de la République, l’auteur oppose les « bébés-profs » d’aujourd’hui. « Bébés- profs » qui, s’ils ont obtenu leur certification par le CAPES, l’ont obtenue à vil prix ( avec des barres de recrutement abaissées jusqu’à 5 ou 6 sur 20) et qui, s’ils sont contractuels, sont justement ceux qui n’ont pas obtenu le CAPES tant leur niveau était faible. La lecture des rapports des jurys des concours du CAPES (session 2019[4]) permet de sortir de cette vision réductrice. La moyenne des candidats admis est certes de  9,76 en mathématiques, 9,26 en arts plastiques, 9 en histoire-géographie, mais elle est de 11,51 en sciences de la vie et de la Terre, 11,70 en physique-chimie, 12,2 en philosophie, 12,45 en lettes classiques, 12,51 en lettres modernes, 10,32 en anglais, 12,88 en musique, 12,48 en documentation. Les « bébés profs » titulaires du CAPES 2019 ne s’en tirent donc pas si mal  que veut bien le dire Monsieur le Principal !

Monsieur le Principal n’a pas tort de souligner les inégalités éducatives qui concentrent les élèves issus de milieux populaires dans des établissements publics réputés difficiles quand ceux appartenant à des milieux privilégiés peuvent accomplir leur scolarité dans des établissements privés protégés. Mais que propose-t-il comme remède à cette situation ? Il désigne les fautifs : les « experts » pédagogiques (les guillemets servent de pincettes) qui veulent contre le bon sens que « tous les élèves poursuivent des études ». Et c’est bien entendu aussi la faute des institutions, et notamment du ministre actuel et du parlement qui a adopté en 2019 sa  loi pour une école de la confiance qui a encore augmenté la durée de la scolarité obligatoire de trois à seize ans avec une obligation de formation jusqu’à dix-huit ans pour tous. Double faute même pour cette institution qui « demande aux professeurs de diminuer encore et toujours leur niveau d’exigence». Il suffit de se reporter aux débats sur les nouveaux programmes du lycée pour voir ce qu’il en est du niveau d’exigence.

Mais, alors quelle alternative ? Effacer la prolongation de la scolarité jusqu’à 16 ans, décidée en 1959 par ce « pédagogiste » masqué qu’était le général de Gaulle ? Revenir au temps des hussards noirs, quand l’école du peuple permettait de séparer le bon grain de l’ivraie en réservant l’ordre secondaire aux enfants de la bourgeoisie, les autres restant cantonnés dans l’ordre primaire ?

Il faut s’arrêter sur une question posée par Monsieur le Principal : «  Quelle est en effet la valeur réelle d’un examen obtenu par neuf candidats sur dix ? » Est-ce à dire que, pour avoir de la valeur, l’école doit se distinguer non par des taux de réussite mais par des taux d’échec ? Quelle belle et généreuse ambition que de tirer gloire de n’avoir pas su créer les conditions de la réussite pour une très grande majorité d’élèves, parce qu’on s’est contenté » de distinguer les meilleurs qui, du reste, n’auraient pratiquement pas eu besoin de l’école pour réussir !

On le voit, la pensée éducative décomplexée, sans tabous, peut se résumer  à cette affirmation : « La seule école républicaine digne de ce nom, la seule respectable, la seule qui honore les principes de liberté, d’égalité et de fraternité – j’y ajouterais désormais celui de laïcité –, c’est l’école qui met en avant le travail et le mérite. Avec pour serviteurs des professeurs érudits. Autorisés à enseigner l’excellence. Dépositaires de l’Autorité ». Or, tout ce que l’école de la République entreprend, c’est de lutter contre les déterminismes sociaux et culturels qui font que pour certains le travail scolaire, les codes scolaires vont de soi quand pour d’autres il n’en est rien. C’est de lutter contre l’idée que, parmi les pauvres, il n’y a que le mérite de quelques « exceptions consolantes[5] » qui peut leur permettre de réussir. La méritocratie est le masque de l’inégalité scolaire acceptée, de l’école du tri et de la ségrégation, au détriment des valeurs affichées par Monsieur le Principal.

On sera finalement d’accord avec lui sur un point : un Principal ne devait pas dire ça…

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[1] Patrice Romain, Un Principal de devrait pas dire ça, City Editions, 2019.

[2] https://www.babelio.com/livres/Romain-Un-principal-ne-devrai-pas-dire-ca/1167871

[3] https://www.atlantico.fr/fiche/patrice-romain-3150471

[4] https://www.devenirenseignant.gouv.fr/cid138733/sujets-rapports-des-jurys-capes-2019.html

[5] Ferdinand Buisson emploie en 1910 cette expression à propos des bourses scolaires. En 1921, il affirmait : « Il faut donc aujourd’hui, par l’unité et la gratuité de l’enseignement, ouvrir aux masses elles-mêmes l’accès de la haute culture ». Propos de « pédagogiste » sans doute…

 

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