Egalité des chances et séparatisme : les deux faces d’une même médaille ?

Egalité des chances et lutte contre le séparatisme vont de pair : la promotion de quelques élèves exceptionnels issus des milieux modestes ne console pas les autres de la ségrégation scolaire, sociale, territoriale, culturelle et de la ghettoïsation.

Parmi les mantras du discours politique sur l’éducation revient régulièrement l’expression « égalité des chances » allant de pair avec la « méritocratie républicaine ». On en trouve la trace, par exemple, dans le communiqué du conseil des ministres du 9 décembre dernier à propos du projet de loi confortant les principes de la République : « Le projet de loi  est inséparable des actions menées par le Gouvernement pour l’égalité des chances et la réussite républicaine : dédoublement des classes de CP et CE1 à 12 élèves par classe pour 300 000 élèves, réforme de l’accompagnement et de l’orientation scolaires, programme de rénovation urbaine porté à 10 milliards d’euros de subventions de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine[1] ». Le site de la Présidence de la République en vient jusqu’à réécrire la devise républicaine : « Liberté. Fraternité. Égalité des chances[2] ». On y file la métaphore sportive : « Pour que les enfants s’élancent dans la vie sur la même ligne de départ, l’école est désormais obligatoire dès 3 ans », et « le deuxième cycle (il faut comprendre le second degré, NdR), un tremplin vers l’âge adulte ». L’objectif est « une société plus juste, qui donne à chacun les moyens de s’épanouir et ne laisse personne sur le banc de touche ».

« Parce que tous les enfants ne partent pas avec les mêmes chances de réussite dans la vie », l’école rétablirait donc l’égalité des chances.

Il faut donc chercher le lien pouvant exister dans une politique de gouvernement cohérente entre égalité des chances et lutte contre le séparatisme.

Que signifient l’égalité des chances et la réussite républicaine ?

Comme l’écrivait le sociologue François Dubet en 2010, « A l’école, l’égalité des chances supposerait que la composition sociale des élites scolaires soit le reflet de la société en termes de classes sociales, de sexes, d’origines culturelles ». Or, observait-il, « quand on y regarde de près, le recrutement des élites scolaires ne change guère, la distribution des élèves dans les diverses filières reste déterminée par leurs origines sociales et ceux qui échouent et quittent l’école sans diplômes sont issus des catégories sociales les moins favorisées[3]».

Depuis 2010, de multiples actions ont été conduites, sous des gouvernements d’orientations politiques diverses, pour promouvoir cette fameuse égalité des chances. A chaque fois, il s’agit de reconnaître le mérite scolaire d’élèves issus de milieux populaires pour les faire accéder à l’excellence scolaire. Il en est allé ainsi des efforts de Sciences Po pour « démocratiser » son recrutement avec ses « conventions éducation prioritaire »[4], des « internats d’excellence »[5] ou des « cordées de la réussite »[6].

Ce qu’elles ont en commun, c’est de permettre à des individus issus de milieux modestes de prendre la place qu’ils « méritent » dans l’élite scolaire, ce qui est juste pour eux, mais ne l’est pas pour ceux qui ne sont pas élus, et qui sont donc massivement renvoyés à leur absence de mérite, et à leur responsabilité propre dans l’échec scolaire, le décrochage et le chômage.

Il y a à la une croyance  doublement nocive.

D’une part rendre justice à des individus, n’est pas rendre justice à une société toute entière. En retirant de leur établissement scolaire d’origine les meilleurs éléments pour les faire enter dans un internat d’excellence, on assure la réussite de quelques-uns, mais au détriment de ceux qui restent dans un établissement amputé de ses meilleurs élèves, encore plus ghettoïsé. Il ne faut pas s’étonner qu’alors le décrochage, les comportements incivils, violents se développent, et que les laissés pour compte de l’égalité des chances doutent encore plus, quand leurs copains premiers de leurs classes en ont été « extraits », des promesses de la République.

D’autre part, les hiérarchies scolaires ne sont pas justes, non pas du fait des  enseignants, mais parce que les savoirs et connaissances choisies pour établir les hiérarchies scolaires ne concernent qu’un certain type de savoirs et compétences dont sont familiers ceux dont les parents en ont acquis les clés, et auxquels sont étrangers tous les autres. Si on voulait vraiment créer les conditions de l’égalité des chances dont on se réclame, il faudrait sans doute repenser de fond en comble le curriculum proposé aux élèves français. Et rompre notamment avec un mode d’évaluation des élèves fondé sur la moyenne, dont André Antibi a démontré depuis longtemps la « constante macabre » impitoyable[7], qui sépare les « bons élèves » des autres qui ne le seront jamais.

Mais, dira-t-on, la politique d’éducation prioritaire ne concerne pas des individus, mais des réseaux d’écoles et d’établissements. Cette approche territoriale n’est-elle pas mieux fondée ? Quand on constate les stratégies d’évitement qu’elle suscite[8], facilitées par l’assouplissement de la carte scolaire dès 2007, on ne peut être que circonspect à son endroit. Quant aux expérimentations de rétablissement de la mixité sociale grâce à des secteurs multi-collèges depuis 2017, nous en avons souligné dans notre précédent billet les points aveugles[9].

Tant qu’on prendra la question par le petit bout de la lorgnette de l’excellence scolaire, sans toucher ni aux inégalités territoriales, sociales et culturelles, ni au curriculum, il ne faudra pas s’étonner que nos gouvernements continuent de tenir dans une main le drapeau de l’égalité des chances et du mérite républicain, et dans l’autre celui du combat contre le séparatisme et pour la sécurité, égalité des chances et mérite républicain nourrissant le terreau de la désaffiliation républicaine et le fantasme des classes ou communautés dangereuses. Pour combattre plus efficacement tous les séparatismes, scolaires, territoriaux, religieux, ne faudrait-il pas commencer à déconstruire le faux semblant de l’égalité des chances ?

_______________________________________________________

[1] https://www.gouvernement.fr/conseil-des-ministres/2020-12-09#respect-des-principes-de-la-republique

[2] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/liberte-fraternite-egalite-des-chances

[3] https://www.inegalites.fr/Les-paradoxes-de-l-egalite-des-chances

[4] https://www.sciencespo.fr/admissions/fr/bachelor/bacheliers-lycees-francais/conventions-education-prioritaire.html

[5] https://www.education.gouv.fr/l-internat-du-xxie-siecle-5306

[6] https://www.cordeesdelareussite.fr/

[7] LA CONSTANTE MACABRE. Edition : Math'Adore. Parution : Juin 2017 - 7e édition –. 1ère parution 2003 

[8] On lira avec intérêt à ce sujet l’article de Prisca Borrel, « Des élèves se réfugient chez les cathos pour échapper au ghetto », paru dans Médiapart :

https://www.mediapart.fr/journal/france/250221/des-eleves-se-refugient-chez-les-cathos-pour-echapper-au-ghetto

[9] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/210221/mixite-sociale-en-college-mission-difficile-mais-possible

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.