Lutte contre la violence et sécurité à l’école : de la suite dans les idées ?


Parmi les engagements de campagne présidentielle qui ont été très rapidement tenus une fois l’élection gagnée, figure celui formulé en janvier 2012 par le candidat François Hollande : "Il y a un nouveau métier qu’il conviendra d’introduire dans nos établissements. C’est le métier chargé de la prévention et de la sécurité dans les établissements qui sera affecté de façon permanente dans les lieux où il y a le plus de difficultés. Nous aurons dans les établissements un personnel formé, en lien avec les équipes pédagogiques qui pourra prévenir les phénomènes de violence". La circulaire du 29 août 2012 a présenté les missions, le positionnement, les activités, le recrutement et la formation des assistants chargés de prévention et de sécurité mis en place à compter de la rentrée 2012[1].

Entre 1992, date du premier plan gouvernemental de lutte contre la violence à l’école, associant le ministère de la justice et celui de l’intérieur à l’éducation nationale, et 2012, on observe, au fil des alternances politiques, une remarquable continuité dans ce domaine. Pas une année ne se passe sans qu’un plan de lutte (on en compte 7, par exemple, entre 1992 et 2002) ou une circulaire interministérielle ne vienne rappeler la priorité absolue que constitue la lutte contre la violence et la prévention de celle –ci dans les établissements scolaires. Parfois c’est la loi elle-même qui renforce l’arsenal juridique, par exemple le 9 septembre 2002, avec une loi aggravant les sanctions pour outrage à personne chargée de mission de service public, ou le 5 mars 2007, avec celle relative à la prévention de la délinquance. Pour s’en tenir aux dernières années, l’année 2010 a été marquée en avril par les états généraux de la sécurité à l’école qui ont débouché sur un nouveau plan de lutte contre la violence, et l’année 2011, en mai, par les assises nationales sur le harcèlement à l’école. Et donc, en 2012, sont crées les assistants chargés de prévention et de sécurité, un nouveau métier.

Cette continuité, quelles que soient les majorités présidentielles ou parlementaires, traduit bien l’unanimisme du discours des partis de gouvernement sur cette question. A quelques nuances près, certes : « la sécurité est la première des libertés », diront les uns, « la sécurité est une condition indispensable au développement de l’enfant et à l’épanouissement de l’adulte » diront les autres, les uns et les autres s’accordant sur le fait que « la sécurité constitue avec le chômage et l’écologie une préoccupation majeure des français ».

Cette continuité traduit aussi, il faut bien être lucide, l’échec au moins relatif des divers plans de lutte mis en œuvre pour réduire la violence et rétablir la sécurité dans tous les établissements scolaires. En effet, les phénomènes de violence concernent de manière très inégale les établissements scolaires, une très grande majorité connaissant un climat satisfaisant de sécurité, une minorité concentrant la plus grande part des violences[2]. Et cette concentration est d’autant plus préoccupante qu’elle est corrélée avec celle d’autres difficultés : exclusion sociale, établissement isolé dans un environnement marqué par les carences en matière de culture et de service public. On comprend donc pourquoi tous les républicains attachés à la mission de lutte contre les inégalités sociales et culturelles  de l’école publique sont  sensibles à la question de la violence à l’école.

En matière de réflexion aboutie sur cette question, le discours prononcé par le président de la République, le 5 mai 2010, au palais de l’Elysée, constitue un bel exemple : « De toutes les formes de violence qui ont cours dans la société, celle qui frappe nos établissements scolaires est sans doute l’une des plus scandaleuses[…]La question…n’est pas de choisir une énième fois entre la répression et la prévention […]L’enjeu…consiste à savoir si nous sommes capables d’agir de façon cohérente, concertée sur tous les fronts à la fois[…] A la réponse policière, à la réponse judiciaire, plus que jamais indispensables, il faut ajouter une action forte dans des domaines aussi variés que ceux de la pédagogie, de la formation des enseignants, de la stabilisation des équipes éducatives, de la responsabilisation des parents ou encore de la prise en charge des élèves gravement perturbateurs […] La sécurité ne consiste pas à remplacer une peur, la peur de la délinquance, par une autre peur, la peur de l’autorité. La sécurité, ce n’est pas l’instauration d’un rapport de forces moins favorable aux agresseurs. La sécurité, c’est un climat de paix, de sérénité et de confiance. Au fond, c’est l’ordre, l’ordre républicain […] La première chose à faire, c’est de replacer la règle au cœur de la vie scolaire. Une règle qu’on ne doit pas pouvoir transgresser sans s’exposer immédiatement à une sanction […] Mais quelle sanction ? Je pense qu’il faut cesser d’exclure les élèves pour un oui ou pour un non […] Les effets pervers des mesures d’exclusion sont connus (…] Briser l’isolement des professeurs, c’est un fil rouge pour l’action que nous engageons[…]»[3]

Dans ce discours, Nicolas Sarkozy appelait à réfléchir sur le sens du mot sécurité. Un ouvrage de Frédéric Gros[4] paru cette année apporte de ce point de vue un éclairage essentiel, qui permet d’enrichir la lecture que l’on peut faire d’une phrase du discours présidentiel de 2010 : « La sécurité, c’est un climat de paix, de sérénité et de confiance. Au fond, c’est l’ordre, l’ordre républicain ». Frédéric Gros rappelle les différents sens que le mot sécurité a pris au fil du temps, sans que ces sens se substituent les uns aux autres, ce qui complexifie la signification de ce mot. La sécurité, c’est, au départ, la sérénité intérieure, du philosophe stoïcien ou épicurien, par exemple. Jusqu’au 18e  siècle, ce sens domine, comme l’atteste le dictionnaire de l’académie française dans son édition de 1762 : « au milieu de tant de périls, vous ne craignez rien, votre sécurité m’étonne ». Un renversement se produit au 20e siècle, la sécurité devenant l’absence effective de menace, et ne concernant plus alors la subjectivité mais l’environnement objectif. Selon le dictionnaire de l’académie française, dans son édition de 1935, la sécurité est « absence de danger ». Ce basculement de la subjectivité à l’objectivité n’est pas la fin de l’évolution du sens du mot sécurité. Bientôt, la sécurité, c’est l’Etat, qui est garant, par ses forces de sécurité publique, d’ «un ordre public matériel caractérisé par l’absence de périls pour la vie, la liberté ou le droit de propriété des individus » (Trésor de la langue française). C’est sans doute avec ce rôle dévolu à l’Etat que la préoccupation politique pour la sécurité se renforce. Enfin, aujourd’hui, comme en témoigne l’inscription du principe de précaution dans la constitution française sous la présidence de Jacques Chirac, la sécurité, c’est aussi l’anticipation des crises par le contrôle des flux : on parle désormais de sécurité alimentaire, énergétique, informatique, sanitaire, censée garantir le déroulement normal d’un processus.

Ainsi donc, quand le président de la République énonce en 2010 que « La sécurité, c’est un climat de paix, de sérénité et de confiance. Au fond, c’est l’ordre, l’ordre républicain », il faut lire cette déclaration à la lumière des quatre sens du mot. Lorsqu’une grande majorité d’élèves déclare se sentir en sécurité à l’école, n’est-ce pas parce qu’ils viennent à l’école avec un sentiment intérieur de paix, de sérénité, de confiance en soi et en l’école ? Lorsque des enseignants font valoir leur droit de retrait[5], n’est-ce pas justement qu’ils manifestent leur absence complète de sérénité sur le lieu de travail parce que l’absence objective de danger ne leur paraît pas assurée par l’Etat ? Que la refondation de l’école républicaine et de la République par son école passe aussi par les assistants de prévention et de sécurité ne semble-t-il pas, dans ce contexte, aller de soi ?

 

 

 


[1] Voir notre billet du 1/10/2012 http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/011012/assistants-de-prevention-et-de-securite-nouveaute-ou-continuite

[2] Selon Eric Debarbieux et l’observatoire international de lutte contre la violence à l’école, à partir des données issues des enquêtes de victimation d’une part, du recueil national de données par le logiciel SIVIS, en France on peut affirmer qu’elle s'est concentrée dans 10% des établissements, situés dans des lieux d’exclusion sociale. L’enquête du Système d’information et de vigilance sur la sécurité scolaire (SIVIS) de 2010-2011 rappelle "qu'un peu plus de la moitié des incidents déclarés concerne 10 % des établissements du second degré et 5 % d'entre eux concentrent plus du tiers des incidents. »

[3] Sarkozy, Nicolas, http://www.education.gouv.fr/cid51470/lutte-contre-les-violences-a-l-ecole.html

[4] Gros, Frédéric, Le Principe Sécurité, Gallimard, essais, 2012

[5] Voir notre billet du 29 octobre 2012 http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/291012/vous-avez-dit-droit-de-retrait

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