L’ école au 21e siècle, de la déconstruction à la refondation : par quels chemins ?

A l’heure de la marchandisation et de la mondialisation, quel avenir pour l ‘école ? Un examen lucide peut donner tout son sens à une école profondément transformée parce qu’elle remet en question une forme scolaire d’autant plus forte qu’elle structure les représentations.

En France comme dans les autres pays du monde, l’école est, au 21e siècle, confrontée à des questions communes.

Elle peut douter d’elle même, à raison, quand elle a connu diverses déconstructions, inspirées par Marx, Freud,  Bourdieu, Foucault, mettant en cause par exemple, son image émancipatrice contredite par la réalité des inégalités scolaires consolidant les inégalités sociales. Elle peut être encline à douter de l’égalité des chances et préférer laisser cette égalité-là à la Française des jeux.

Elle peut s’interroger tout autant sur elle-même quand Internet et les réseaux numériques transforment de fond en comble l’organisation, la circulation de l’information et l’accès aux connaissances. Et dans toutes les sociétés, on  peut observer qu'aujourd’hui des fondations comme la Khan academy[1] ou les gros opérateurs mondiaux du numérique sont en train d’édifier un grand marché de la formation concurrent de l’institution scolaire[2].

En France, tout particulièrement, les grandes enquêtes nationales et internationales font apparaître un état préoccupant de l’école, plus inégalitaire que dans d’autres pays, et dont les personnels et les élèves expriment moins de satisfaction qu’ailleurs.

Pour aller de l’avant, surmonter ces difficultés, quelles perspectives envisager ?

Deux colloques tenus récemment à l’ESPE de Montpellier, ont permis à Eric Favey[3] d’une part, et Roger-François Gauthier[4], d’autre part, d’évoquer des lignes directrices pour approfondir la refondation nécessaire.

D’une part, la nécessité de sortir de certaines croyances, médiatiquement martelées, qui ne sont pas des savoirs. A titre d’exemple, le topos des « territoires perdus de la République » qui stigmatise certains quartiers, mais oublie le 16e arrondissement de Paris dont certains habitants ont témoigné récemment de leur mépris pour les valeurs fondamentales de la République. Celui de la guerre civile menaçante, qui mérite d’être historiquement réévalué quand on sait que Jules Ferry décrivait en 1880 la France comme un « pays inflammable » nécessitant « une école qui concilie, qui réunit, qui répare »[5]. Celui encore du « système éducatif », qui laisse croire à une architecture pensée par un architecte, alors que la construction  académique française est le fruit d’une histoire multiséculaire et de sédimentations qui de l’Ancien régime à celui de Vichy ont, en passant par les républiques et l’Empire, commencé par le toit, puis le milieu, et fini par les fondations. Ceux, enfin,  selon lesquels il suffit que les savoirs soient transmis pour qu’ils soient acquis, les notes sont justes et la moyenne souveraine, les disciplines scolaires étant l’image même des savoirs, et non une construction historique, sociale et politique  qui devrait prévenir contre leur intangibilité…

D’autre part, le besoin de reconsidérer certaines caractéristiques de la forme scolaire française, qui constituent des allant de soi tels qu’on n’imagine pas leur transformation possible. Il en va ainsi de la séparation entre l’instruction et l’éducation, l’instruction relevant de l’école,  l’éducation des familles. De celle, dans les collèges et les lycées, entre les enseignements et la vie scolaire, avec des personnels différents, les personnels enseignants et les personnels d’éducation. Il en va de même des cloisonnements disciplinaires, de l’évaluation des élèves par des notes d’où résulte une moyenne dont tout esprit sérieux ne peut savoir ce qu’elle représente.

A partir de cet examen lucide, on peut évoquer quelques axes de travail.

-       Développer la démocratie du consentement éclairé, en réduisant le mode de commandement dans la gouvernance éducative.

-       Sortir l’éducation du champ, périphérique par rapport à la classe, de la vie scolaire ou des « éducations à » pour la placer au cœur de tous les temps et espaces scolaires, sortir de l’injonction à coopérer affichée mais démentie par une compétition scolaire féroce. Comme le dit Eric Favey sortir des 4S : silence, solitude, souffrance, sanction.

-       Renforcer le sens de ce qui s’enseigne à l’école : sortir de la dichotomie entre le cognitif et l’éducatif, de la prévalence de l’écrit sur l’oral, d’une culture des connaissances qui tient à l’écart des pans entiers de la culture étrangère. Sortir des chapelles enfermantes pour partager une vraie culture générale.

-       Libérer nos examens du modèle du concours, donner aux élèves la possibilité de dessiner leur parcours de formation, en obtenant des crédits selon les divers domaines de leur formation, en finir avec la moyenne générale dépourvue de sens.

-       Sortir de la méfiance réciproque entre l’école et les parents à la confiance au sein d’une véritable alliance éducative, à laquelle sont conviés les parents, plutôt qu’être exclusivement convoqués quand ça va mal.

-       Mener dans une même démarche l’apprentissage de l’autonomie et celui de la solidarité, en faisant l’apprentissage par l’expérience sociale, culturelle, sportive, artistique, de l’altérité.

Si l’on parvient, à l’école, à penser les savoirs scolaires en lien avec tous les autres savoirs, l’école permettra à chacun d’établir la carte de ses savoirs et de donner sens aux diverses cultures.


[1] https://fr.khanacademy.org/ « Vous n’avez qu’uns seule chose à savoir : vous pouvez tout apprendre. La Khan Academy est complètement gratuite et le restera ».

[2] « Les technologies numériques ont donné lieu à l’éclosion rapide de véritables majors mondiales du numérique, dont l’acronyme GAFAN rappelle les noms de Google, Apple, Facebook, Amazon et Netflix. Ces majors ont saisi l’importance du marché de l’éducation et développé des projets dans le domaine de l’éducation électronique (e-éducation) : Apple a développé des manuels scolaires IBooks dans plus de 50 pays,  dont la France, et sa plate-forme ITunes propose aux enseignants et aux classes de partager leurs connaissances au travers de centaines de milliers de documents ; Google propose depuis 2013 la location de manuels scolaires ; Amazon propose sur Kindle des manuels de littérature, un accord vient d’ailleurs d’être signé avec Canopé pour une expérimentation de développement de contenus pédagogiques. » Jean-Louis Durpaire & Jean-Pierre Véran, Alger, avril 2015.

[3] Eric Favey, inspecteur général de l’éducation nationale, au colloque Fraternité en éducation, éducation à la fraternité : un enjeu pour lécole du 21e siècle, Université de Montepllier, LIRDEF, ESPE, FDE, PEP, Egale, 24-25 mai 2016 https://colloquefrat2016.com/2015/12/18/interventions-2/

[4] Roger-François Gauthier, professeur associé à l’université Paris-Descartes (politiques éducatives comparées), inspecteur général de l’administration de l’éducation nationale et dela recherche, membre du conseil supérieur des programmes, à la deuxième session de formation de formateurs "réforme du collège", Académie de Montpellier, ESPE Languedoc-Roussillon 25 mai 2016

[5] Ozouf, Mona, Jules Ferry . La liberté et la tradition  Gallimard 2014

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