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Billet de blog 28 janv. 2020

« Convivència escolar » : si l’Espagnol nous aidait à repenser la vie scolaire ?

Si, au lieu de parler de « vie scolaire », on parlait, comme en Espagne, de « convivialité scolaire », ne serait-on pas poussé à revoir l’organisation de nos espaces et temps scolaires, pour favoriser le bonheur d’apprendre, d’enseigner, d’éduquer, de tous ceux qui vivent et travaillent ensemble dans un établissement scolaire ?

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Passer d’une langue à l’autre est un bon moyen de repenser les appellations si bien établies dans notre langue qu’elles semblent aller de soi. Ainsi en est-il de « la vie scolaire », appellation apparue dans la langue officielle du ministère de l’instruction publique en 1890, dans une circulaire indiquant que « les récréations tiendront à l’avenir une large place dans la vie scolaire », et faisant suite à l'arrêté du 5 juillet 1890 réglementant l'emploi des sanctions et bannissant les « punitions infamantes ».

Remettre en question les punitions infâmantes et développer les récréations s’imposait après la centaine de mutineries lycéennes qui ont marqué les lycées dans les années 70-80, notamment le lycée Louis le Grand en 1883[1], mais le premier congrès des lycéens réuni en 1882, lycéens qui publient une revue au titre révélateur : Les droits de la jeunesse[2].

En 1890, la réponse ministérielle à ces aspirations sans équivoque consiste donc à revoir le régime disciplinaire des sanctions en le modérant et à accorder plus de place aux récréations dans l’emploi du temps des élèves.

On a déjà, sur ce blog, évoqué la place fort peu considérable accordée encore aujourd’hui aux récréations qui ne sont pas mentionnées dans les emplois du temps des élèves[3]. On n’y reviendra pas dans ce billet.

En revanche, on partira de la manière dont en Espagne est évoqué ce que nous nommons depuis 1890 « vie scolaire ». Les Espagnols parlent de "convivència escolar". Il y a là une nuance essentielle : il s’agit de vivre en commun à l’école. L’accent est mis sur la convivialité, terme moins galvaudé que celui de « vivre ensemble ». On peut se demander si la manière dont aujourd’hui on aborde la question du climat scolaire, en parlant souvent de « bien-être » n’escamote pas ce caractère de « commun » si présent dans la "convivència escolar". Le bien-être renvoie plus en effet à une perception individuelle que collective.

Il est intéressant d’entendre les propos de jeunes collégiens de 3e parlant de leur bonheur à l’école. La première idée qui leur vient spontanément, c’est celle de l’école primaire et de sa cour de récréation où on jouait avec les amis. Au collège, il y a cependant un endroit où on est bien : c’est la salle d’arts plastiques, où on travaille ensemble autour de grandes tables carrées, on sait ce qu’on a à faire, et on travaille dans une bonne ambiance, parce qu’on peut rire aussi.

Est-ce un hasard si la cour de récréation de l'école primaire arrive, dans l'imaginaire scolaire des collégiens, comme premier espace de bonheur ? En est-ce un autre si, au collège, c’est un des rares moments où les élèves ne sont pas contraints à s’installer dans une classe en autobus, où ils peuvent échanger entre eux, travailler en autonomie, qui leur donne le sentiment d’être bien ensemble ? L’organisation dominante dans l’espace scolaire ne serait-elle pas contradictoire avec un objectif de convivialité ?

Une collègue me disait aujourd’hui : si on veut aller vers une école de la confiance, il faut d’abord créer de la convivialité à l’école, cultiver le plaisir d’y vivre et apprendre ensemble.

Sans doute peut-on imaginer que penser « la vie scolaire » comme « convivialité scolaire » aiderait à transformer la forme scolaire et par conséquent le climat scolaire, en renforçant le sentiment d’appartenir à un commun où l’on a plaisir à apprendre et enseigner et éduquer, parce qu’on y interagit, on y échange, on y crée, on y joue ensemble.

_________________________________________________________________

[1] Voir Claude Lelièvre http://theconversation.com/violences-scolaires-en-1883-deja-au-lycee-louis-le-grand-105543

[2] Vo Agnès Thiercé https://journals.openedition.org/histoire-education/842?lang=en

[3] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/040517/les-recreations-quand-leur-accordera-t-une-large-place

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