L’assistance éducative : une urgence parfois sous-estimée.

On ne s’étonnera pas que la continuité pédagogique ait mieux réussi auprès de certains élèves qu’auprès d’autres. Sans doute l’assistance éducative dont ces derniers avaient grand besoin leur a-t-elle fait défaut.

Dans notre dernier billet, nous avons montré comment les enquêtes de la DEPP sur les apprentissages des élèves en temps de continuité pédagogique, publiées dans sa note d’information de juillet[1], conduisaient à nuancer une généralité comme « les élèves ont appris de manière satisfaisante »[2].

Toutes les données vont dans le même sens. Les élèves ont moins bien appris dans le public que dans le privé, en éducation prioritaire qu’hors éducation prioritaire, en lycée professionnel qu’en lycée général. La période dite de continuité pédagogique n’a pas permis une continuité pédagogique pour toutes et tous, et ce sont les mêmes qui ont été touchés : les élèves de l’éducation prioritaire, de l’enseignement professionnel dont on connaît le recrutement sociologique. Les enfants des classes populaires ont moins bien appris que les autres.

Rien n’aurait été plus précieux qu’une assistance éducative à hauteur de l’enjeu. Cela a été le cas dans certaines académies, comme celle de Bordeaux où l’inspection pédagogique régionale établissements et vie scolaire a organisé le recueil et la diffusion auprès des conseillers principaux d’éducation des bonnes pratiques mutualisées dans les réunions des zones d’animation pédagogique. On notera avec intérêt que la première partie de ce document s’intitule « Organiser et animer le service vie scolaire à distance », et que les premières bonnes pratiques à ce propos consistent à  organiser le service des AED (télétravail, notamment suivi des élèves connectés et non connectés, AED référents de classe…) et à planifier des réunions à distance régulières avec eux.

Mais une enquête menée par le laboratoire BONHEURS de CY Cergy Paris Université auprès de CPE de plusieurs académies fait apparaître qu’en cette période, leurs relations avec les AED n’ont été parmi les plus importantes que pour moins d’un tiers d’entre eux ; que ces échanges ont lieu plusieurs fois par jour pour un CPE sur vingt, plusieurs fois par semaine pour moins d’un tiers d’entre eux, une fois par semaine pour un quart d’entre eux et moins d’une fois par semaine pour un CPE sur cinq et encore moins pour un sur six ; que « mobiliser les assistants d’éducation (AED) pour le tutorat des élèves à besoins éducatifs particuliers en temps de confinement » n’est une priorité que pour un sixième d’entre eux.

S’il fallait une confirmation de cette sous estimation de l’assistance éducative par temps de confinement, on la trouverait l’enquête menée par le laboratoire BONHEURS auprès des collégiens pendant la fermeture de leur établissement. Elle  atteste que les collégiens ont fort peu eu de contacts durant cette période avec la vie scolaire en général et les assistants d’éducation en particulier : ils sont moins de deux sur cent à les citer en réponse à la question : « depuis que vous êtes chez vous, avec qui au collège avez-vous le plus de relation ? » On peut s’étonner que les fonctions d’ « appui aux personnels enseignants pour le soutien et l’accompagnement pédagogique aux élèves » et de « participation à l’aide aux devoirs et aux leçons » »explicitement prévue dans le décret du 4 avril 2008[3] qui définit les fonctions des AED n’aient pas été saisies pour répondre aux besoins d’accompagnement des élèves scolairement fragilisés par le confinement

Faut-il voir dans cette mobilisation réduite des assistants d’éducation la survivance, dix sept ans après leur création, des « surveillants » qui les ont précédés ? On pourrait rapidement penser que, lorsque les établissements scolaires sont fermés, la surveillance n’est plus nécessaire. Si la « surveillance » devient en effet inappropriée, l’assistance éducative, elle, est plus que jamais indispensable.

Tout s’est passé comme si, dans certains territoires, la « continuité pédagogique » reléguait hors champ la dimension éducative de l’établissement scolaire, et comme si cette continuité était d’abord l’affaire des professeurs. Aussi, pas plus que les activités d’accompagnement pédagogique et d’aide aux devoirs, les activités de « participation à  toute activité éducative, sportive, sociale, artistique, culturelle, complémentaire aux enseignements » prévues dès le décret du 6 juin 2003 instituant les assistants d’éducation[4]n’ont été fortement sollicitées chez les AED. L’enquête déjà citée du laboratoire BONHEURS auprès des collégiens éclaire l’enjeu pour eux de la continuité éducative. Interrogés pour désigner ce qui leur manque le plus  au collège, ils répondent :  les amis (quatre sur cinq), les récréations (quatre sur dix), les clubs (un sur quatre), avant de citer  certains cours (un sur cinq) certains professeurs (un peu moins). La dimension « vie scolaire » est essentielle pour le lien que les élèves ont avec leur lieu d’apprentissage. Elle n’a sans doute pas été suffisamment prise en compte partout pendant les mois de « continuité pédagogique ».

Cela sans doute n’a pas nui aux apprentissages de ceux qui sont considérés comme de bons, très bons ou excellents élèves. Mais cela a sans doute particulièrement manqué à ceux qui rencontrent des difficultés dans les apprentissages scolaires et ne peuvent pas s’appuyer sur un accompagnement familial expert.

Bien entendu, les enquêtes de la DEPP n’ont pas mentionné les assistants d’éducation et leur rôle éventuel pendant la fermeture des établissements scolaires. On retrouve ici la hiérarchisation implicite des fonctions dans l’institution scolaire : la part noble en est dévolue  aux professeurs, l’assistance éducative est essentiellement reconnue dans son rôle de surveillance, la part d’accompagnement des élèves dans leurs apprentissages est particulièrement sous-estimée.

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[1] https://www.education.gouv.fr/crise-sanitaire-de-2020-et-continuite-pedagogique-les-eleves-ont-appris-de-maniere-satisfaisante-305214

[2]  https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/270720/les-eleves-ont-appris-de-maniere-satisfaisante-nuancer-et-approfondir

[3] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000018571602

[4] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000412591

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