Minute de silence : au cœur du paradoxe éducatif

Comment traiter les « dérapages » constatés lors de la minute de silence du 2 novembre ? Une réflexion sur le sens éducatif de la sanction s’impose.

Dans ses Réflexions sur l’éducation[1], Kant affirmait : « Eduquer, c’est libérer, mais on ne peut rendre libre que si l’on se sert de la contrainte ». Les mesures prises, imposant à tous les élèves une minute de silence le 2 novembre en hommage au professeur Samuel Paty, et le traitement réservé aux 400 incidents signalés au ministère, selon son communiqué du 6 novembre - refus ou perturbation de la minute de silence (160 cas), apologie du terrorisme (150 cas), menaces et dégradations (une petite centaine de cas)- illustrent ce paradoxe.

On ne reviendra pas ici sur la tension d’une minute de silence imposée à tous dans le cadre d’une volonté d’hommage au professeur ignoblement assassiné et de manifestation d’attachement à la liberté d’expression. On s’en tiendra aux mesures prises à la suite des incidents qui ont maqué la mise en œuvre de cette décision.

Pour entrer plus avant dans l’analyse de ce phénomène, il faut en revenir à deux conceptions, telles que les distingue Eirick Prairat[2]  : la « conception expiatrice du punir » opposée à l’horizon éducatif de la sanction. Selon la première, la faute commise est toujours un mal, une peine éprouvante est donc nécessaire pour rétablir l’équilibre, remettre le compteur à zéro, pourrait-on écrire familièrement. Selon la seconde, l’école reconnaît le droit à l’erreur, la transgression fait partie de la construction du sujet, la sanction scolaire passe donc par la parole, l’écoute, l’explication, l’argumentation. Il ne s’agit pas de punir, il s’agit, par la sanction, de faire comprendre pourquoi la transgression n’est pas acceptable. L’exclusion peut être envisagée, pourvu qu’elle ne soit pas un temps sans éducation, mais un temps propice à une meilleure compréhension de la place du sujet dans la communauté scolaire qui est la sienne.

On doit saluer ici les nombreuses initiatives prises dans les écoles, collèges et lycées pour créer les conditions d’une démarche éducative constructive, alternative au conseil de discipline. Proposer, par exemple, à des collégiens réticents à observer la minute de silence, une séquence pédagogique et éducative permettant de découvrir l’histoire des libertés, de la laïcité, puis de débattre de manière argumentée de ces questions, en s’assurant, à la fin de ce cycle de travail, que les élèves ont mieux compris les enjeux de la minute de silence du 2 novembre. Au fil de ce travail, se dégagent des mots clés positifs –la loi, le droit, la démocratie, les droits de l’homme et du citoyen, la  fraternité- et négatifs – la censure, la xénophobie, le fanatisme, le terrorisme, la haine - , qui participent de la formation de citoyens éclairés.  Ce travail pédagogique et éducatif, mené par des enseignants et personnels d’éducation, est sans aucun doute plus fructueux qu’un exclusion temporaire sèche de l’établissement. L’objectif n’est pas que l’élève expie, c’est qu’il progresse en conscience citoyenne.

En conclusion de son article du dossier consacré à la sanction en éducation publié en 2019 par la Revue internationale d’éducation de Sèvres[3], Eirick Prairat écrivait : « Il nous faut aujourd’hui renouveler le geste de Kant, savoir réconcilier éducation et sanction et montrer que cette dernière n’est pas vouée à être une parenthèse ou un artéfact dans le procès éducatif mais qu’elle peut en devenir sous certaines conditions un moment dynamique et positif. Tel est notre défi pour les années à venir ».

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[1] Emmanuel Kant, Réflexions sur l’éducation (1803), Vrin, 1993

[2] Eirick Prairat, La sanction en éducation, PUF, 2011

[3] Eirick Prairat, « Voyage au cœur des pratiques punitives », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 81 | septembre 2019, mis en ligne le 01 septembre 2019, consulté le 28 novembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/ries/8598 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ries.8598

 

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