Formation des cadres de l’éducation nationale : suffirait-il de former des managers ?

Le master proposé aux personnels de direction et d’inspection de l’éducation nationale porte sur le management des organisations scolaires. On y cherche en vain les termes de gouvernance, d’éthique, de compétences émotionnelles si nécessaires quand on sort d’un fonctionnement bureaucratique pour faire vivre un système de gouvernance partagée de l’éducation et de la formation.

 

Si l’on se fie au site officiel de l’institut des hautes études de l’éducation et de la formation (IH2EF)[1], ci-devant ESENESR, la formation diplomante proposée aux cadres de l’éducation nationale (direction et inspection notamment) est intitulée management des organisations scolaires (M@dos), et vise l’obtention d’un master professionnel délivré par un consortium d’universités associées à l’IH2EF.

Le descriptif de la formation est clair : « L'objectif de la formation est de renforcer les compétences nécessaires au pilotage stratégique et opérationnel des organisations scolaires (établissements scolaires, circonscriptions, etc.).

Ce dispositif s'inscrit dans une perspective d'accompagnement des évolutions que connaissent ces organisations opérationnelles : décentralisation, processus de contractualisation et de pilotage par la performance, culture du partenariat et du dialogue, innovations pédagogiques et accompagnement du changement (…) La formation s'attache également à apporter une meilleure compréhension des enjeux sociaux, économiques, politiques et pédagogiques du système éducatif, notamment grâce à une approche systémique et à une analyse comparative internationale ».

On parle bien de management dans le titre, de pilotage stratégique et opérationnel dans la présentation. L’intitulé des différentes unités d’enseignement (UE) composant le master confirme cette orientation : du « management du numérique éducatif » (UE1) au « management de la qualité des services » (UE4), les cadres de l’éducation nationale devraient être désormais des managers. On mesure ainsi l’influence dans un service public français emblématique de la République des orientations nées dans les années 70 aux Etats Unis sur la gestion publique, le « new public management »[2], qui réduit considérablement l’écart entre gestion publique et gestion privée et transforme ainsi les usagers du service public en clients et distingue le pilotage stratégique par le pouvoir politique et les décisions opérationnelles prises par l’administration.

On peut s’étonner que les responsables de ce master destiné aux personnels de direction et d’inspection semblent méconnaître le besoin de compétences autres que les compétences intellectuelles et techniques d’un manager, et tout particulièrement de compétences émotionnelles qui peuvent permettre d’exercer un leadership éthique. En effet, le new public management et ses déclinaisons françaises tendent à oublier que, selon Bénédicte Gendron[3],  l’humain est au cœur et le cœur même de tout acte formation ou d’éducation, et, plus largement, de la performance de toute organisation. Pour permettre à chacun des acteurs de prendre sa part de la réussite éducative, le personnel de direction ou d’inspection ne doit-il pas aussi faire preuve d’intelligence émotionnelle, connaissance et maîtrise de soi, gestion du stress, motivation, empathie, compétences sociales, capacité à négocier ? Dans un contexte où les décisions ne se prennent plus solitairement, ou exclusivement par injonction bureaucratique, mais relèvent de compromis patiemment élaborés, la qualité éthique du cadre éducatif est essentielle : il ne peut être ni manipulateur, ni  acheteur de paix sociale à n’importe quel prix. A chaque moment décisif, il doit se poser une seule et unique question : en quoi cette décision est-elle favorable à la réussite de tous les élèves, et non pas seulement des meilleurs ou des mieux dotés socialement ?

Or, on a beau chercher dans la présentation du master M@dos les termes éthique, gouvernance,  leadership, morale, on n’en trouve aucune occurrence. On peut regretter qu’en 2019, l’institut des hautes études de l’éducation et de la formation semble s'en tenir, pour proposer un diplôme universitaire spécifique aux cadres de l’institution scolaire, à un corpus théorique, élaboré au siècle dernier, qui ne donne des métiers d’encadrement de l’éducation et de la formation qu’une vision partielle et partiale. Comme si le dualisme cartésien opposant le corps à l'âme était indépassable dans cette institution scolaire. Comme si l’enjeu essentiel de celle-ci n’était pas de changer son pilotage pour transformer fondamentalement son fonctionnement de « machine à trier en éliminant» en  créant, par un climat scolaire et professionnel nouveau associant exigence et bienveillance,  des conditions propices à la réussite de tous.

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[1]http://www.esen.education.fr/fr/enseignement-scolaire/offre-de-formation/formation-diplomante/master-professionnel-management-des-organisations-scolaires-mdos/

Voir aussi notre billet consacré à la transformation de l'ESENESR en IH2EF :

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/170119/institut-des-hautes-etudes-de-leducation-vous-avez-dit-service

[2]https://www.cairn.info/revue-gestion-et-management-public-2012-2-page-1.htm

[3]Bénédicte Gendron, Mindful management et capital émotionnel : l’humain au cœur d’une performance et d’une économie bienveillantes, De Boeck supérieur, 2015

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