Collégiens, lycéens et laïcité : dissiper quelques idées reçues ?

Une enquête du CNESCO livre quelques données sur la manière dont collégiens et lycéens appréhendent la laïcité dans l’école et dans la société : il y a là de quoi dissiper quelques idées reçues et conforter le travail de celles et ceux qui, au quotidien, font vivre et partager le principe de laïcité dans leur établissement.

Dans le débat politique, la question laïque est bien souvent mise en avant au nom des périls encourus non pas seulement dans les "territoires perdus de la République" mais plus globalement à l’école.

L’étude publiée par le CNESCO[1] le 28 janvier 2020[2]  est importante pour cette raison. Réalisée auprès de 16000 élèves de 3e et terminale, de 500 professeurs en charge de l'enseignement moral et civique (EMC) et 300 chefs d’établissement, elle permet de saisir l’importance de l’adhésion à la mise en œuvre du principe de laïcité à l’école et dans la société.

On ne sera pas surpris que professeurs et chefs d’établissement soient à 100% d’accord avec le fait de considérer comme important que les élèves soient tolérants entre eux et que les enseignants respectent tous leurs élèves quelles que soient leurs religions et opinions. Mais, chez les élèves, les pourcentages sont assez proches de l’unanimité, variant de 90 à 91%. Il y a donc 1 élève sur dix pour qui cela ne va pas de soi. Plus concrètement, « les élèves sont majoritairement attachés au fait que la religion ne soit pas visible dans l’espace scolaire (64% des collégiens de 3e le considérant comme important dont 31 comme très important) ».

On attendait évidemment les résultats de cette enquête sur les questions de la mise en cause du contenu de certains enseignements et du refus de participer à certaines activités scolaires, régulièrement évoqués dans le débat sur la laïcité. Entre 97 et 99% des enseignants et personnels de direction affirment que ces faits sont inexistants ou peu importants dans leur établissement. Ces pourcentages cachent des variations en fonction des types d’établissement : « 15 % des enseignants de REP en charge de l’EMC (contre 5 % en REP+ et 1 % pour les enseignants du secteur public hors éducation prioritaire) et 6 % des chefs d’établissement (contre moins de 1 % en REP+ et 2 % pour leurs collègues du secteur public hors éducation prioritaire) déclarent des problèmes importants ou très importants de remise en cause des enseignements ou des activités scolaires pour des motifs religieux. Ces résultats contre-intuitifs pourraient faire écho aux résultats de l’enquête qui montrent une présence plus forte d’un volet laïcité dans les projets d’établissement des collèges en REP+, et donc un travail éducatif potentiellement plus développé ». Il y a là un enseignement important : l’adhésion au principe de laïcité est d’autant plus forte qu’on s’attache à le faire vivre dans l’établissement à travers de multiples occasions de travail en classe et dans le cadre de la vie scolaire.

On attendait sans doute encore plus les résultats concernant le port des signes religieux. « 96 % des élèves de terminale et 90 % des élèves de troisième savent que le port ostensible de signes religieux est interdit aux élèves et aux enseignants au sein des établissements publics. En revanche, 81 % des élèves de terminale et 68 % des élèves de troisième pensent, à tort, que cette règle s’applique également à toute personne extérieure entrant dans l’établissement » . L’enquête ne permet pas de savoir combien d’élèves adhèrent à cette interdiction, cela aurait sans doute permis d’obtenir des résultats intéressants, diversifiés sans doute également.

En ce qui concerne la laïcité hors de l’enceinte scolaire, l’enquête révèle que « les élèves s’opposent très largement à l’idée que « les responsables religieux doivent avoir plus de pouvoir au sein de la société » (environ 80 % ne sont plutôt pas d’accord ou pas du tout d’accord en 3e, 86 % en terminale). Ils expriment également leur désaccord avec l’idée que « les règles de vie prescrites par la religion sont plus importantes que les lois de la République (la législation) » (environ 76 % en 3e, 82 % en terminale) ». Enfin, « les trois quarts des élèves considèrent que « la neutralité et l’indépendance de l’État vis-à-vis des religions » favorisent la démocratie (73 % en 3e, 75 % en terminale). Ces résultats montrent que les élèves de terminale sont plus attachés au principe de laïcité que les élèves de 3e. Une des pistes d’interprétation possibles, qui pourrait être l’objet d’études approfondies, est le travail éducatif mené notamment à travers les programmes scolaires d’EMC ».

L’enquête est aussi riche d’enseignements utiles pour réfuter quelques idées reçues et représentations communes touchant au lien entre la diversité des attitudes par rapport à la laïcité et le profil des élèves ou des établissements. « Le rôle de l’environnement familial et celui de l’origine migratoire semblent quant à eux secondaires quant au respect des principes de laïcité dans l’école. Ils sont plus présents sur les questions portant sur la gestion pragmatique de la pluralité religieuse dans l’école (visibilité de la religion, absence pour fête religieuse) et sur la place de la religion dans la société. L’effet lié au type d’établissement (secteur public versus secteur privé sous contrat, collège en REP ou en REP+, établissement rural ou urbain) est très faible ou inexistant, hormis pour les lycées professionnels en ce qui concerne la vision de la place de la laïcité et de la religion dans la société, et pour les collèges privés sous contrat en ce qui concerne l’adhésion à la laïcité au sein de l’école. En revanche, les élèves du secteur privé sous contrat ne se distinguent pas de ceux du public quant au rôle qu’ils accordent à la religion dans la société ».

Ces données prennent encore plus de sens quand on les rapproche de données équivalentes provenant d’autres pays. Selon le CNESCO, « l’étude ICCS de 2016[3] portant sur les jeunes de 13-14 ans dans 24 pays d’Europe, d’Asie et d’Amérique montre qu’en moyenne 66 % des jeunes interrogés sont opposés au fait que les règles de vie prescrites par la religion soient plus importantes que les lois (contre 76 % des élèves français de 3e interrogés par le Cnesco sur une question similaire, figure 3). De même, selon la dernière étude européenne sur le sujet (European Values Studies, 2011[4]), les jeunes Français âgés de 18 à 29 ans sont les plus nombreux (84 %), aux côtés des jeunes Grecs et Espagnols (75 % dans les deux cas) à penser que les responsables religieux ne doivent pas influer sur les décisions des gouvernements, contrairement aux jeunes Anglais ou Suédois (57 % dans les deux cas) et Néerlandais (46 %) qui sont davantage partagés sur le sujet ».

Quand on connaît la campagne menée par le parti d’extrême droite VOX en Espagne pour légaliser le « veto parental éducatif»[5] qui  permettrait aux parents de censurer le contenu des enseignements complémentaires enseignés pendant les heures de classe, on ne peut que mesurer l’importance de l’attachement manifesté par les élèves français au principe de laïcité à l’école et dans la société. Et on ne peut, au vu des résultats de l’enquête dans les établissements de REP+, qu’accentuer la nécessité non seulement d’afficher la charte de la laïcité dans toutes les écoles et établissements scolaires, mais de la faire vivre au quotidien, partout et tout le temps dans l’école ou l’établissement.

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[1] Centre national d’étude des systèmes scolaires, rattaché au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) depuis le 1/9/2019.

[2] http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2020/01/Note-sur-la-laicite-a-lecole-et-dans-la-societe.pdf

[3] https://www.iea.nl/studies/iea/iccs/2016

[4] https://europeanvaluesstudy.eu/

[5] https://elpais.com/ccaa/2020/01/29/madrid/1580309964_117263.html

https://www.fr24news.com/fr/2020/01/vox-justifie-le-veto-parental-pour-proteger-les-enfants-de-moins-de-six-ans-des-jeux-erotiques-la-societe.html

 

 

 

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