En éducation : donner plus à ceux qui ont moins ou à ceux qui sont moins ?

Si la politique d’éducation prioritaire ambitionne de donner plus à ceux qui ont moins, la réalité de la dépense publique d’éducation montrerait plutôt qu’on donne plus à ceux qui sont moins nombreux, parce que soigneusement triés tout au long de leur scolarité jusqu’au baccalauréat et bien plus rarement issus de milieux populaires.

Si l’on se fie aux données publiées dans le tableau de bord national de l’éducation prioritaire (Données 2014-15) réalisé par la DGESCO[1] et au rapport du CNESCO qui s’appuie sur ces données[2], « le surcoût global de l’éducation prioritaire tous dispositifs et tous niveaux confondus a ainsi été estimé à près d’1 milliard d’euros pour l’année budgétaire 2014. Rapporté au nombre d’élèves scolarisés dans les établissements de l’éducation prioritaire, cela représente environ 640 euros par élève pour l’année budgétaire 2014 ».

L’Etat de l’école 2016[3] nous indique qu’un écolier du 1er degré représente en 2015 une dépense annuelle de 6190 €, un collégien une dépense de 8510 €. Cela signifie donc qu’un écolier de l’éducation prioritaire représenterait une dépense de 6930 € et un collégien de l’éducation prioritaire une dépense de 9150 €. Ce surcoût se traduit notamment par le fait  « que le nombre moyen d’élèves par classe s’élève à 22,5 dans les écoles du premier degré de l’éducation prioritaire contre 24,0 dans les écoles hors éducation prioritaire, soit une différence de 1,5 élève. Au collège, cette différence est de 3,1 élèves, avec en moyenne 21,8 élèves par classe en éducation prioritaire et 24,9 hors éducation prioritaire » comme le souligne le rapport du CNESCO. On est fort loin, on le voit, de l’objectif affiché dans le programme de M. Macron, de limitation à 12 élèves par classe de CP et de CE1 dans les établissements de l’éducation prioritaire, où aucun enseignant ayant moins de trois ans d’expérience ne sera affecté hors choix motivé[4].

La Cour des comptes a depuis longtemps mis en garde contre le caractère « inégalitaire »  d’un tel système, notant par exemple, dans la synthèse de son rapport thématique Gérer les enseignants autrement[5] du 22 mai 2013, que « 65 % des enseignants débutants sont affectés chaque année en établissement « difficile » ou sur une fonction de remplaçant. Dans les établissements ECLAIR de l’académie de Versailles, 65 % des enseignants ont moins de 10 ans d’ancienneté et seulement 21 % plus de 15 ans d’ancienneté. Les établissements les plus difficiles sont, en outre, confrontés à une rotation plus importante de leurs équipes (la durée de poste y est de deux ans et demi plus courte en moyenne), créant une instabilité préjudiciable à une bonne prise en charge des élèves par des équipes pédagogiques ».

Cette dépense annuelle par écolier ou collégien d’éducation prioritaire mérite d’être confrontée à celle par élève de classe préparatoire aux grandes écoles, qui, selon L’Etat de l’Ecole 2016,  atteint 15100 €, soit plus du double de celle accordée à un écolier d’éducation prioritaire, mais aussi près de 50% de plus que le coût d’une année d’étudiant à l’université, qui est de 10390 €. 

Jean-Paul Delahaye a indiqué en 2015 dans son rapport Grande pauvreté et réussite scolaire[6] combien la dépense d’accompagnement éducatif, sanctuarisée pour les élèves de CPGE, était inégalement répartie entre ceux qui en ont le plus besoin et ceux qui sont les gagnants de la compétition  scolaire : « En 2013, la somme consacrée à cette dépense (les heures de colle des élèves de CPGE) sur le budget de l’enseignement scolaire a été de 70,4 millions d’euros pour 83 520 étudiants de CPGE, soit 843 euros par élève, à comparer aux 270 millions d’euros pour l’accompagnement éducatif pour 893 000 élèves, soit 302 euros par élève. Ajoutons que les crédits consacrés aux heures de colle ont augmenté deux fois plus vite que le nombre d’étudiants sur la période 2002-2012. » On observera que les seules heures de colle en CPGE représentent en 2013 une dépense de 843 € par élève, dépense supérieure au surcoût global d’un élèves d’éducation prioritaire chiffré à 640 € en 2015. Or,  selon le CNESCO, en CPGE "l’analyse de la population montre une surreprésentation des milieux supérieur et enseignant. Tandis que les premiers représentent 14 % des élèves de 6e, ils sont près de 45 % en CPGE sept ans plus tard. Les seconds sont 5 % en 6e et plus de 15 % en CPGE. Les élèves des milieux intermédiaires et populaires se trouvent quant à eux sous-représentés, les premiers passant de 36 % en 6e à 28 % en CPGE, les seconds respectivement de 45 % à 15 %[7]".

Cela conduit Alain Bouvier, dans son dernier ouvrage[8], à se demander pourquoi on continue à faire comme si les ZEP disposaient de moyens financiers supérieurs à ceux d’autres secteurs, alors qu’il n’en est rien, et quel est le coût réel des CPGE et d’une heure de cours effectif en classe préparatoire. Les éléments dont nous disposons illustrent bien, en tout cas, le fait qu’on donne plus à ceux qui sont moins (nombreux), soigneusement triés au fil de leur formation jusqu’au baccalauréat, qu’à ceux qui ont moins, parce qu’ils sont très majoritairement issus des milieux populaires.


[1] DGESCO (2015). Éducation prioritaire. Tableau de bord national, Données 2014-2015.

https://www.reseau-canope.fr/education-prioritaire/fileadmin/user_upload/user_upload/comprendre/donnees_cles/2015-2016/TxdB_EDUCATION_PRIORITAIRE_V_2016_I04_2.pdf

[2]Garrouste, Manon & Prost, Corinne, Comment l’école amplifie les inégalités sociales et migratoires, Education prioritaire, CNESCO, 2016

http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/09/garrouste1.pdf

[3] http://www.education.gouv.fr/cid57102/l-etat-de-l-ecole-2016.-couts-activites-resultats.html

[4] https://en-marche.fr/article/lettre-ouverte-emmanuel-macron-education

[5] téléchargeable sur le site de la Cour des Comptes, Synthese_rapport_thematique_gerer_les_enseignants_autrement.pdf

[6] http://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/52/7/Rapport_IGEN-mai2015-grande_pauvrete_reussite_scolaire_421527.pdf

[7]Dutercq, Yves & Masy, James, Origine sociale des étuidants de CPGE : quelles évolutions ? 

http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/09/dutercq_solo1.pdf

[8] Bouvier, Alain, Pour le management pédagogique : un socle indispensable – Connaître- Eclairer- Evaluer- Agir. Berger-Levrault, 2017.

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