Vote du 27 mai et valeurs : des questions pour l’éducation, aussi ?

Le sondage réalisé le 27 mai sur les déterminants du vote des français ne serait-il pas une incitation à évaluer la manière dont l’école accomplit la mission qui lui est fixée, selon le Code de l’éducation : « Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l'école de faire partager aux élèves les valeurs de la République » ?

Le sondage effectué par  IFOP- Fiducial le 27 mai auprès des électeurs français ayant participé aux élections européennes[1] apporte un éclairage sur la place occupée par certaines valeurs dans les déterminants du vote.

Dans une liste de 18 motifs possibles de leur vote, les sondés sont appelés à désigner ceux qui ont joué un rôle déterminant. Parmi eux, deux sont ainsi libellés : la lutte contre le racisme et les discriminations et la lutte contre la haine envers les lesbiennes, les gays, les bisexuels et les transgenres. On peut établir un lien fort entre ces déterminants et les valeurs consacrées de la devise républicaine. 

Qu’en est-il des résultats de cette consultation ?

Ces deux déterminants obtiennent sur l’ensemble des votants les pourcentages les moins élevés -40% pour le premier, 27% pour le second-, bien loin des 66% de la lutte contre le terrorisme, des 58% de la lutte contre l’immigration clandestine, ou des 51% de la lutte contre la délinquance.

Mais il n’est pas sans intérêt de s’intéresser à la variation des pourcentages selon l’âge, la situation sociale et le niveau de formation.

Du point de vue des âges, si la lutte contre le racisme et les discriminations est déterminante pour 40% des électeurs sondés, elle l’est pour 41% des moins de 35 ans et pour 45% des 18-24 ans. Celle contre la haine  envers les LGBT, déterminante pour 27% des électeurs sondés, l’est pour 32% des moins de 35 ans et pour 37% des 18-24 ans. On observe là un rôle plus déterminant de ces luttes pour la liberté, l’égalité et la fraternité chez les électeurs les plus jeunes. On pourrait alors être tenté de se demander s’il s’agit d’un effet générationnel ou de l’impact encore puissant de l’éducation chez ceux qui sont tout juste sortis de formation ou en cours de formation.

Les autres critères, de situation sociale et de niveau de formation, permettent-ils d’y voir plus clair ?

On observe que la lutte contre le racisme et les discriminations, déterminante pour 40% des électeurs sondés, l’est pour 32% des actifs appartenant aux catégories dites supérieures contre 39% des actifs des catégories populaires. On est moins surpris alors de retrouver cet écart sensible dans les niveaux de formation. La lutte contre le racisme et les discriminations est déterminante pour 47% des sans diplômes, titulaires du certificat d’études primaires et du brevet, 40% des titulaires d’un CAP ou BEP, 41% pour les titulaires d’un baccalauréat, 37% de titulaires d’un bac+2 et de 36% des titulaires d’un diplôme supérieur.

Cette répartition inverse d’un déterminant du vote par rapport à la situation sociale et au niveau de formation se retrouve-t-il lorsqu’on examine la part prise par la lutte contre la haine envers les LGBT ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Déterminante pour 27% de l’ensemble des électeurs sondés, elle l’est pour 23% des actifs appartenant aux catégories dites supérieures contre 33% des actifs des catégories populaires. Elle est déterminante pour 28% des sans diplômes, titulaires du certificat d’études primaires et du brevet, 30% des titulaires d’un CAP ou BEP ou d’un baccalauréat, 25% de titulaires d’un bac+2 et de 25% des titulaires d’un diplôme supérieur.

On est alors tenté de voir comment les jeunes, les électeurs issus de milieu populaires ou moins diplômés se déterminent en fonction d’autres raisons proposées dans le sondage. Pour la lutte contre l’immigration clandestine, déterminante pour 58% de l’ensemble des sondés, les 18-24 ans ne sont que 38% à la considérer telle, et les moins de 35 ans ne sont que 47% à le faire. Parmi les actifs, ils sont 49% dans les catégories supérieures contre 65% dans les catégories populaires. Les moins diplômés sont 66% à le faire contre 70% des CAP-BEP, 64% des titulaires d’un baccalauréat, 55% des titulaires d’un bac+2 ou 44% d’un diplôme supérieur. Se manifeste ici un triple effet de génération, de profession et de formation.

Une possible interprétation de ces résultats se fait jour. Ne serait-ce pas parce que, dans les milieux populaires, et quand on est peu diplômé, on est plus exposé aux discriminations, et plus menacé dans son emploi, qu’on est plus déterminé dans son vote par la lutte contre ces discriminations et qu’on redoute l’immigration clandestine ? Et, ne serait-ce pas parce qu’on est moins exposé à ces discriminations quand on est plus diplômé et qu’on appartient à un milieu plus favorisé que ces luttes sont moins déterminantes dans le vote ?

On observera également que la lutte contre l’immigration clandestine détermine le vote de 44% de diplômés à bac+3 au moins, quand seulement 36% d’entre eux sont déterminés par la lutte contre le racisme et les discriminations et 25% par celle contre la haine envers les LGBT. N’y aurait-il pas là une manifestation de l’hégémonie culturelle d'une pensée très conservatrice et de ses « valeurs actuelles » dans la société française, y compris parfois en premier lieu dans sa partie la plus diplômée ?  Cela ne questionne-t-il pas en profondeur la relation de l’Ecole aux savoirs et aux valeurs ? Finalement, il serait sans doute utile de s’interroger sur la manière dont notre éducation se situe par rapport à l’article L111-1 du code de l’éducation : « Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l'école de faire partager aux élèves les valeurs de la République ». Mission accomplie ?

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[1]IFOP, Fiducial, Européennes 2019 : profil des électeurs et clefs du scrutin, 27 mai 2019

https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/05/116339-Rapport-JDV-COMPLET-détaillé_2019_05.27.pdf

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