L’an 2 de La République en marche

Le mouvement politique fondé par Emmanuel Macron en Avril 2016 doit se transformer rapidement et complètement, car sa mission initiale est maintenant achevée, avec le plein succès que l’on connaît. Dans un contexte radicalement différent, le mouvement doit se donner de nouveaux objectifs et réinventer son organisation.

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L’an 2 de La République en marche

Jean QUERZOLA, courrier@querzola.com, le 21 juin 2017

 

Quelques jours avant le premier tour des législatives, La République en marche a lancé une réflexion sur l’avenir du mouvement : comment tenir la promesse de renouvellement en profondeur de la vie politique française, comment porter les valeurs et les idées qui sont au cœur du mouvement depuis son lancement, comment ne pas faire comme les autres partis et devenir une simple machine électorale, comment inventer le parti politique du 21e siècle ?

Depuis dimanche dernier, nous savons qu’Emmanuel Macron ne sera pas empêché par le parlement de mettre en œuvre le projet pour lequel il a été élu. L’objectif électoral du mouvement a été atteint. C’est le bon moment pour débattre de son avenir. Je mets donc par écrit une rapide réflexion à ce sujet, qui n’a d’autre ambition que de partager quelques notes personnelles en cette étape de l’histoire du mouvement, et de contribuer ainsi aux délibérations. La République en marche étant devenue un des grands acteurs de la politique française, et sans doute le premier pour les années qui viennent, son avenir ne concerne pas que ses seuls adhérents.  

Je pense que le mouvement politique fondé par Emmanuel Macron en Avril 2016 doit se transformer rapidement et complètement, car sa mission initiale est maintenant achevée, avec le plein succès que l’on connaît. Dans un contexte radicalement différent, le mouvement doit se donner de nouveaux objectifs et réinventer son organisation.

Après l’an 1 et la marche victorieuse vers le pouvoir, aujourd’hui commence l’an 2 d’une nouvelle révolution démocratique, pour reprendre les mots par lesquels Emmanuel Macron conclut Révolution, son livre publié en Novembre 2016 : « C’est la révolution démocratique que nous devons réussir, pour réconcilier en France la liberté et le progrès. C’est notre vocation et je n’en connais pas de plus belle ».

En moins de quinze mois, la start-up politique a porté son créateur à l’Elysée, et plus de 300 des siens au Palais Bourbon. Fulgurante aventure qu’on étudiera longtemps dans les séminaires de sciences politiques, et pas seulement en France, comme on planche déjà en économie sur l’irrésistible ascension de l’empire mondial de Google.

Mission accomplie, au-delà des plus folles espérances, et contre les prédictions de presque tous les experts de la chose. Si c’était une vraie start-up, le fondateur aurait à décider s’il entre en bourse, ou s’il vend son entreprise pour rejoindre le club des grandes fortunes. Arrêtons là cette analogie, un peu spécieuse il faut en convenir. Ce n’est pas une start-up, mais un très jeune mouvement politique, maillant déjà les territoires de ses milliers de comités locaux, riche de ses centaines de milliers d’adhérents, riche de talents, d’engagements et de ferveur. Et riche aussi au sens propre du terme, depuis que sa victoire électorale aux législatives dimanche dernier lui garantit une très consistante dotation annuelle.

Pourquoi changer ?

De quelle transformation La République en marche aurait-elle donc besoin ? Le mouvement est déjà un parti politique au sens juridique du terme. Il l’est depuis sa création sous la dénomination de « Association pour le renouvellement de la vie politique ». Il dispose désormais de plus d’adhérents, de députés et de ressources financières, que les autres partis. Son fondateur incontesté et charismatique est à présent chef de l’Etat. Pourquoi diable La République en marche devrait-elle changer une formule qui a gagné de façon si fastueuse ? Pour au moins deux raisons je crois, l’une circonstancielle, l’autre structurelle.

La raison circonstancielle, c’est tout simplement que l’objectif de départ du mouvement a été pleinement atteint. De la naissance d’En Marche à aujourd’hui, la cause exclusive des engagements et des soutiens a été de porter Emmanuel Macron à l’Elysée. Avant même qu’il ne se déclare candidat, la foule des meetings scandait son désir de le voir accéder à la présidence. Soutenir cette ambition sans pareille, tant pour un homme que pour la France, gommait la diversité des parcours individuels des adhérents, donnait une cohérence forte et un optimisme contagieux au mouvement. Continuer sur la lancée avec les législatives, pour que la victoire soit complète, allait de soi.

Bien sûr les engagements, les soutiens, et finalement les votes, supposaient une adhésion plus ou moins réfléchie, plus ou moins solide, à un discours et à un programme. Bien sûr les membres d’En Marche se reconnaissent de façon plus ou moins complète dans un corpus d’idées, le socle idéologique du mouvement. Néanmoins l’essentiel était de gagner la bataille pour la présidence, la mère de toutes les batailles. La victoire serait la clef qui permettrait de débloquer la situation calamiteuse de la France. La clef pour inaugurer un renouvellement sans précédent depuis un demi-siècle de la vie politique, et ouvrir la porte d’une nouvelle espérance, pour risquer ce mot de registre religieux, qui fut l’un des mots de la campagne, comme le mot ferveur.

Maintenant que la bataille est gagnée, quel but le mouvement peut-il bien se donner ? Après l’éclatante victoire de dimanche dernier aux législatives, le président et le gouvernement disposent de la majorité qui leur est nécessaire pour agir, et cela en principe pour cinq ans.

Alors quel rôle à l’avenir pour En Marche ? Le simple soutien dans la durée de l’action de l’exécutif, en l’absence d’élections proches, n’est pas un but bien mobilisateur, en tous cas pas comme pouvait l’être la bataille des présidentielles. Après sa victoire, le mouvement se trouve ainsi sans objectif fort et clairement défini.  C’est ce que j’ai appelé la raison circonstancielle, pour laquelle la simple continuation du mouvement avec son mode de fonctionnement actuel, pourrait conduire à son affaiblissement, voire à son dépérissement.

L’obsolescence du système des partis

J’ai appelé structurelle l’autre raison pour laquelle à mon sens La République en marche doit impérativement se transformer. Elle tient à défiance des électeurs envers nos institutions politiques. Se croire immunisé de plein droit, de naissance en quelque sorte, contre cette défiance me parait une dangereuse illusion.

Les dernières élections n’ont pas du tout résorbé la désaffection majoritaire des français envers le système politique. Les résultats de la présidentielle et des législatives sont au contraire la conséquence directe et massive de l’obsolescence des partis politiques. Le niveau sans précédent des abstentions en est l’indicateur évident. Dans les études, les livres, la presse, les médias, on ne manque pas de mots pour en parler : délitement, sclérose, effondrement, ruine…

Et nous savons que la France est loin d’être le seul pays touché par ce que certains analystes nomment crise de la médiation politique, ou dépérissement de la démocratie représentative, etc. Prenons cela comme un état de fait, sans nous interroger ici sur la signification profonde du phénomène ou ses causes historiques. Intéressons-nous à ses conséquences sur l’avenir de La République en marche.

En régime de démocratie représentative, le modèle traditionnel du parti politique combine une idéologie, des objectifs cohérents (en principe) avec cette idéologie, et une organisation à leur service.  Parmi les missions du parti figure toujours la sélection et la formation des élus locaux et nationaux, ainsi que la défense des valeurs constitutives de son idéologie. S’y ajoute le soutien pédagogique de l’action du gouvernement lorsque le parti participe au pouvoir, ou bien la critique de l’action du gouvernement lorsque le parti est dans l’opposition.

Si La République en marche devait adopter ce modèle, il suffirait alors au mouvement de se donner l’organisation d’un parti, en se gardant bien sûr d’utiliser le mot parti de nos jours si dévalué. Il suffirait alors de mieux se structurer au niveau local et national, en formalisant des procédures démocratiques d’élection des responsables. Et pour la doctrine, de définir une frontière nette entre une diversité acceptable des idées à l’intérieur du mouvement, et un extérieur idéologique qui ne peut pas être « en marche ».

Je pense que ce modèle est historiquement épuisé. Le recycler, même partiellement, même avec des améliorations et un vocabulaire innovant, présente à mon sens un risque élevé de banalisation. Risque que le mouvement soit perçu et devienne (en politique c’est la même chose) un parti comme les autres, avec toutes les conséquences que cela entraîne à notre époque. Il ne suffira donc pas de greffer une idéologie neuve sur un mode d’existence politique traditionnel. Il ne suffira pas non plus d’avoir renouvelé les visages.

Que veut dire renouvellement ? 

Le renouvellement du personnel politique était demandé depuis longtemps par les électeurs. De nombreux députés viennent d’être emportés par une vague encore plus haute encore qu’on le prévoyait. Cependant les nouveaux visages ne resteront pas nouveaux bien longtemps. A l’époque des chaînes d’information en continu et d’internet, le temps s’est beaucoup accéléré et l’obsolescence est rapide. Les ministres et élus issus de la société civile, seront vite perçus comme des professionnels de la politique, puisque de fait ils en exercent les fonctions. Parmi ceux qui ont été emportés, certains d’ailleurs n’avaient fait qu’un mandat, et tous un jour avaient eux aussi été des débutants. Ce serait une grave erreur de croire que la volonté de changement n’est qu’une demande de nouveaux visages.

Emmanuel Macron a su inventer pour la France un projet politique inédit, qui transpose certes des idées qui lui préexistaient, mais les combine en une synthèse originale. Pour le mouvement, un travail analogue reste à faire, afin que La République en marche puisse devenir une organisation en mesure de porter ce nouveau projet politique dans la durée. Un mouvement qui puisse en un sens incarner collectivement ce projet sur l’ensemble du territoire, comme Emmanuel Macron a réussi à l’incarner dans la figure du candidat, puis du président. Et cela exige que l’on rompe complètement avec les règles de constitution et de fonctionnement des modèles classiques d’organisations politiques.

En Marche, créé pour la conquête du pouvoir, a remarquablement fonctionné en se focalisant sur cet objectif unique. Son organisation et ses responsables ont su attirer des gens venus d’horizons très divers, et les rassembler autour d’un même but. Le mouvement a catalysé une énergie conquérante jamais vue sur la scène politique française depuis des générations. Il a été en quelque sorte une Formule 1 de la politique. Toutefois on n’est plus sur la piste d’un exaltant Grand Prix. Pour la longue route sinueuse (et accidentée soyons en-sûrs) qui est devant nous, on a besoin de ce qu’on appelle une grande routière, ce qui est très différent. Une métaphore automobile pour dire qu’En Marche doit se réinventer complètement.

Refondation et rassemblement

Il nous parait ainsi nécessaire de transformer profondément ce mouvement pourtant si neuf. Pour penser son indispensable mutation, nous devons repartir des objectifs fondamentaux d’En Marche, tels qu’Emmanuel Macron les avait énoncés.

De l’objectif primordial d’En Marche, Emmanuel Macron disait : « L’objectif du mouvement est simple, il est en effet de refonder l’offre politique en changeant le rapport au citoyen ».  En en régime démocratique, une refondation ne peut se faire sur un mode partisan, et exige un consensus et un rassemblement de forces politiques.

En 1958 la constitution de la Ve république fut ratifiée par 80 % des électeurs, avec une participation au référendum supérieure à 84 %. En 2017, on a peine à croire ces chiffres, qui nous disent ce que peut être, dans certaines conditions historiques, la puissance d’un consensus populaire, qu’on peut nommer la voix du peuple. Ces chiffres nous disent aussi à quel point nous sommes actuellement loin du compte. Je reviendrai sur ce point à propos de l’abstention.

Le lien entre refondation, consensus, rassemblement, et réconciliation, Emmanuel Macron, l’avait parfaitement compris et explicité bien avant d’être candidat. : « rassembler des femmes et des hommes de gauche et pleinement de gauche, de droite et pleinement de droite, du centre, et pleinement du centre, des hommes et des femmes de la société civile ». La différence avec la période qui vient de s’achever, c’est qu’il n’y plus d’élections présidentielle et législatives à gagner, et qu’En Marche est au pouvoir, ce qui change absolument tout en termes politiques.

La perspective d’élections prochaines était jusqu’au second tour des législatives l’élément moteur de l’engagement, nous l’avons déjà rappelé, cependant c’était aussi un facteur qui limitait le rassemblement. Beaucoup de ceux qui étaient tentés de rejoindre En Marche, ou étaient simplement intéressés à s’en rapprocher, restaient à l’écart par fidélité parfois à leurs engagements passés. Cela a été vrai non seulement pour des militants ou des responsables, ou les candidats aux législatives, mais aussi pour de simples citoyens. On ne lâche pas son parti pour un autre en pleine bataille. On ne change de camp en cours de combat. Parcours politiques, histoires familiales, amitiés, solidarités, sens de l’honneur, faisaient barrage à ce qui aurait pu être perçu comme une trahison. La politique, loin d’être seulement une affaire d’idées, d’intérêts, ou d’ambitions, est souvent une question d’attachements et de sentiments.

Ce sont ces mêmes types de sentiments qui expliquent (en partie seulement bien sûr) que dimanche dernier tant d’électeurs aient voulu donner une chance à Emmanuel Macron, n’aient pas voulu faire obstacle à son projet, tout en ne pouvant se résoudre à aller voter pour les candidats de La République en marche. L’abstention oui, mais la trahison non !

Ce dilemme a été réglé, et nombre de ceux qui se refusaient à rejoindre En Marche peuvent désormais le faire. Toutefois, il ne faut pas qu’ils soient accueillis comme des ralliés de la vingt-cinquième heure, volant au secours de la victoire, avec à priori un lourd soupçon d’opportunisme. Eviter plus que tout le club des adhérents des premiers temps, des engagés du commencement de la marche. Comprendre que de très nombreux talents et énergies mobilisables sont encore en dehors d’En Marche, et que le mouvement en a besoin.

Lors du premier rassemblement national des animateurs, une semaine avant qu’il ne déclare sa candidature, Emmanuel Macron, transgressif comme il sait l’être, avait glissé au milieu de son discours « Partout, cherchez les gens plus intelligents, plus motivés, plus convaincants que vous ». Certains avaient trouvé cette phrase peu flatteuse. Pourtant ce n’était pas désobligeant. C’était dire, après avoir remercié pour leur engagement les animateurs locaux présents, que d’immenses ressources étaient encore hors du mouvement. Malgré la formidable progression depuis Novembre 2016, je pense que cela reste vrai aujourd’hui.

La vitalité démocratique

Ne pas cesser d’étendre le mouvement, rassembler encore plus, conduira à accroître diversité de sensibilité et de parcours des adhérents.  Cette dynamique reste positive, car un bon niveau de diversité est une condition de la vitalité démocratique. Il faudra bien sûr lui trouver des formes et des règles d’expression, afin de ne pas reproduire des systèmes de courants structurés, constitués autour d’ambitions électorales, et ces phénomènes de fractionnement, qui ont si lourdement grevé la vie de certains partis dans le passé.

Il faudra aussi distinguer très nettement entre la vie démocratique du mouvement et le fonctionnement du groupe à l’Assemblée Nationale. Les députés En Marche ont été élus sur la base d’un soutien au projet d’Emmanuel Macron. Bien sûr le mandat que leur ont donné leurs électeurs ne peut être impératif, et le vote des élus sera libre. C’est un principe constitutionnel. Néanmoins le contrat politique et moral qu’ils ont passé, tant avec leurs électeurs qu’avec le président, stipule qu’ils doivent soutenir le programme présidentiel, au moins en ses dispositions fondamentales. Tout en pouvant débattre d’un très large éventail de questions, sans que cela remette en cause la cohérence globale du projet. Le groupe parlementaire participe, au moins en partie de la légitime autorité de l’Etat, de la verticalité jupitérienne du pouvoir. Hors période électorale, le mouvement lui peut et doit pratiquer une horizontalité démocratique, composante organique du dispositif politique global.

Horizontalité et verticalité

Le mouvement doit être présent et actif sur tous les territoires, de façon aussi extensive et dense que possible. Si on lui confiait comme fonction première de soutenir et d’expliquer localement la politique du gouvernement, on le dévitaliserait à coup sûr. Par le passé les partis ont communément endossé cette sorte de mission de soutien pédagogique de l’action gouvernementale au niveau des territoires, quand leurs dirigeants exerçaient le pouvoir à Paris. Cette position handicape gravement toute possibilité de vie démocratique, et la réduit parfois au choix binaire du soutien ou de l’opposition : êtes-vous majoritaire ou frondeur ? Cela donne localement une image appauvrie de l’organisation. Elle devient un outil de communication gouvernementale comme un autre. De plus, les évolutions des médias et d’internet rendent cette fonction tout à fait superflue.

Avec les chaînes d’information en continu, les sites web, Twitter et Facebook, le gouvernement s’exprime quotidiennement en direct. Chaque décision, mesure, décret, loi ou nomination, est expliquée par des ministres et des parlementaires, commentés par des journalistes et des experts, critiquée par des opposants, etc. La voix locale d’un parti politique sur les questions nationales, qui pouvait encore compter dans les années 90, est devenue inaudible sur le terrain.

Cette autonomie démocratique, que j’estime indispensable, cette horizontalité pour reprendre ce terme, concerne l’échelon territorial. La direction nationale du mouvement, organiquement liée au groupe parlementaire, et participant ainsi à la verticalité du pouvoir, n’est pas directement concernée. Comment articuler ces deux dimensions dans la même organisation, est une question qui déborde de beaucoup cette rapide réflexion du moment. Je note simplement qu’Emmanuel Macron a donné à l’organisation qu’il a fondé un nom tout sauf statique. Et quand il affirmait son objectif de « refonder l’offre politique », il ajoutait immédiatement « en changeant la dynamique de cette offre politique ». C’est dire que le très ancien problème politique de la combinaison de l’horizontalité démocratique et de la verticalité du pouvoir n’a pas de bonne solution statique. Le mouvement doit être tout à la fois dynamique, vertical et horizontal. Osons donc faire ici usage de l’excellent concept d’en même temps.

Regarder la réalité en face

Le taux d’abstention aux législatives, qui avait historiquement oscillé entre 15,1 % (second tour 1978) et 31,3 % (premier tour 1962), et qui n’avait jamais dépassé les 40 % avant 2012, a atteint 57,3 % au second tour de 2017. Si l’on tient compte des 9,9 % de votes blancs ou nuls, un record pour des législatives, les suffrages exprimés ont représenté 38,4 % des inscrits. Qui sont ceux qui ne sont pas allés voter lors des dernières consultations ? Ipsos vient de publier les résultats d’un sondage très éclairant à ce sujet. L’abstentionnisme aurait été de 70 % chez les 25-34 ans, de 74 % chez les 18-24 ans, et seulement de 43 % chez les 60-69 ans, et de 39 % chez les plus de 70 ans. L’abstentionnisme paraît également fortement corrélé à la profession : 50 % chez les cadres, et entre 65 et 69 % chez les employés et ouvriers.

La prise en compte des français en âge de voter non-inscrits sur les listes électorales, accentuerait encore ces disparités. Le taux de non-inscription, qui était historiquement de 5 à 7 % des français en âge de voter jusqu’à la fin des années 70, s’est établi autour de 10 % à partir des années 80, ce qui représente de l’ordre de cinq millions de personnes. Une étude de l’INSEE réalisée après les élections de 2012, montre que la non-inscription concerne, sans surprise, surtout les jeunes, les personnes peu diplômées, les bas revenus, etc.

Les électeurs ayant exprimé leurs suffrages représentent ainsi une partie des français en âge de voter, nettement plus âgée, plus diplômée et bénéficiant de revenus moyens plus élevés. Et parmi eux, selon un autre sondage Ipsos, l’électorat d’En Marche au premier tour, est le plus diplômé et dispose des revenus les plus élevés : 17 % de votes République en marche pour la catégorie aux plus faibles revenus, contre 43 % pour les revenus supérieurs à 3000 € mensuels.

Je n’ai pas détaillé ces chiffres pour réduire la signification de la très nette victoire électorale d’Emmanuel Macron à la présidentielle, ni le succès tout aussi clair des candidats En Marche aux législatives. Les légitimités républicaines qui en découlent sont incontestables. Certains opposants cherchent déjà dans le niveau d’abstention ou la sociologie des électorats, des arguments pour dire que les mandats présidentiels ou législatifs donnés par le peuple ne seraient pas de pleins mandats démocratiques. Face à ces attaques, il faut réaffirmer avec force la complète légitimité du président et des nouveaux députés.

Une fois ceci déclaré, nous devons regarder les choses en face. Emmanuel Macron utilise souvent ces mots : regarder les choses en face. Dans le discours par lequel il annonce sa candidature, dès la première phrase, il dit que « nous devons affronter la réalité du monde », et peu après, que « nous devons ensemble regarder la vérité en face ». La réalité ici c’est le très évident biais économique, social et culturel du mouvement et de son électorat. Un biais marqué en faveur des catégories les plus éduquées et aux revenus les plus élevés, qui révèle une vraie difficulté politique, et confronte le mouvement En Marche à son défi majeur.

Le défi majeur

Ce qu’Emmanuel Macron appelle la réconciliation des France, est au cœur de son projet présidentiel. Il en a parlé à de nombreuses reprises durant la campagne. C’est désormais en premier lieu au gouvernement d’agir pour réduire les fractures de la société, pour protéger, redonner des perspectives aux territoires oubliés, pour insuffler de l’optimisme à la France et à sa jeunesse. Est-ce l’affaire d’En Marche ? Que peut faire le mouvement de façon autonome pour concourir à la réussite du projet ?

Le président et le gouvernement, avec l’Assemblée nationale, vont dans les mois qui viennent élaborer et voter des lois et des décrets, procéder à des nominations, construire le budget 2018, prendre de multiples décisions. C’est évidemment de ces actions sur le plan national que va dépendre la réussite du projet que porte Emmanuel Macron. Néanmoins cela ne suffira pas. Dans les territoires, le nouveau pouvoir dispose encore de peu de vrais soutiens pour porter le rassemblement et la réconciliation. Je crois que le mouvement En Marche doit avoir maintenant comme objectif fondamental d’être sur tous les territoires l’artisan du rassemblement et de la réconciliation des France. Pas en étant la simple ambassade du pouvoir central, ce qui ne lui enlèverait toute consistance, je l’ai déjà souligné.

Pour le mouvement, s’investir dans cette mission suppose refuser les facilités de l’entre-soi, et ne pas donner de lui l’image du parti des gagnants de la mondialisation. Le mouvement doit être autonome et résolument tourné vers l’extérieur. Rechercher le dialogue avec des organisation sociales, culturelles, et même politiques, qui ne sont pas « en marche ». Tenter de construire des consensus et des actions communes avec de multiples partenaires. Cela peut ne se faire que dans un esprit d’ouverture et de bienveillance, pour emprunter encore une fois à Emmanuel Macron un de ses mots fétiches. J’estime qu’il est possible d’aller dans cette direction, sans faire de compromis avec les valeurs qui font le socle idéologique d’En Marche.

La politique au 21e siècle

Dans Révolution, après avoir dit d’où il vient et ses convictions les plus profondes (chapitres Ce que je suis et Ce que je crois), Emmanuel Macron explique ce qu’est pour lui la France (Ce que nous sommes). Puis comme préalable à toutes les analyses qu’il développe dans son livre, il nous parle de La grande transformation. Ce mot, transformation, est celui qu’il utilisera pour nommer son programme : le plan de transformation. Pour lui, c’est d’abord l’évolution des techniques, des forces productives, de l’économie et du commerce, qui commande. Une approche de l’histoire qui peut s’analyser comme traduisant une lointaine inspiration marxiste : si la France doit impérativement se transformer, c’est parce qu’elle est engagée dans un monde qui vit actuellement une prodigieuse mutation, dont la mondialisation et la révolution numérique sont les facteurs déterminants.

Au cours de sa campagne, Emmanuel Macron parlera souvent de cette transformation du monde et de la France, toutefois presque exclusivement sous ses aspects économiques. Or la mondialisation de l’économie, la globalisation des médias, le développement fulgurant du web et des réseaux sociaux, ont déjà un impact majeur sur le politique, et qui va s’amplifier encore dans les années à venir.  Nous commençons à comprendre que plus rien en politique ne pourra être pensé en faisant abstraction de l’évolution des médias et de la révolution du numérique, avec leurs effets sociaux et culturels.

Evolution ou révolution ? Tout change très rapidement dans l’univers politique. Les plateaux de télévision devenus les premières arènes des confrontations des hommes et des idéologies. Les chaînes d’information continue et les sites des médias, accessibles en permanence par tous les canaux de diffusion, y compris les smartphones. La fragmentation des audiences. Les réseaux sociaux bien sûr, avec leurs foules numériques et le raccourcissement des messages. L’impact instantané des sondages sur toutes les questions. L’accélération du temps et sa conséquence : l’usure prématurée dans tous les domaines des idées et des acteurs. Leur obsolescence programmée, comme on dit pour la mode, les produits industriels ou les logiciels.

Sur l’évolution des sociétés mondialisées, médiatisées, numérisées, corollaire de ces révolutions économiques et techniques, les débats sont vifs, et il n’y a pas de consensus, tant les effets paraissent contradictoires : montée des individualismes, effritement du peuple, communautarisme, érosion du collectif dans l’espace public, tribalisation même pour certains sociologues. Et en même temps : nouvelles sensibilités, empathies et solidarités transnationales, modernité et créativité, esprit de conquête, recherches de sens au-delà de l’efficacité. On ne tranchera évidemment pas ici ces questions multiples et complexes. Soulignons simplement que les missions d’une formation politique, son organisation, le rôle de ses adhérents, ne peuvent plus désormais être débattus hors de cet horizon.

Fracture numérique et mondialisation

Le 8 Mai, Emmanuel Macron avait commencé son premier discours de président en parlant du monde et de l’Europe : « Partout, on se demandait si les Français allaient décider à leur tour de se replier sur le passé illusoire, s’ils allaient rompre avec la marche du monde, quitter la scène de l’Histoire … Le monde et l’Europe ont aujourd’hui, plus que jamais, besoin de la France. Ils ont besoin d’une France forte et sûre de son destin ».

En un sens paradoxal, la construction de l’Union européenne, la mondialisation, la révolution des médias et d’internet, font que l’Europe et le monde sont de nos jours matériellement et culturellement entrés en France, font à présent partie de notre vie et de notre conscience, ne lui sont plus aussi extérieurs qu’avant. Le monde nous devient de moins en moins étranger. Une sorte de processus d’intériorisation culturelle est à manifestement à l’oeuvre. Mais à l’évidence ce processus ne touche pas de la même façon tous nos concitoyens. Beaucoup en France ne sont pas concernés par cette évolution ou lui sont hostiles.

La fracture numérique recoupe et aggrave les autres fractures de la société. Ceux qui se vivent comme étrangers aux cultures numériques internationalisées, sont souvent les mêmes qui se sentent défavorisés ou déclassés, ou simplement inquiets de l’avenir pour eux ou leurs enfants, et qui se considèrent (à tort ou à raison, peu importe), comme les perdants de l’Europe et de la mondialisation. Ceux qui sont (ou croient être) du mauvais côté des fractures territoriales, et sociales. Ceux qui le plus souvent n’ont pas voté pour les candidats d’En Marche, et plus souvent encore se sont abstenus.

En novembre dernier, dans son discours de candidature, Emmanuel Macron disait : « Depuis 40 ans, nous n’avons pas réussi à régler le problème du chômage de masse, la déprise des territoires, la langueur de l’Europe. Des divisions internes allant jusqu’aux fractures se sont plus récemment établies ». Les thèmes de la réconciliation des France, de la réparation des fractures, seront présents tout au long de sa campagne. Et dans son discours d’investiture, que j’ai déjà cité, il parlera « du découragement de Françaises et de Français s’estimant injustement défavorisés, déclassés, ou oubliés… La division et les fractures qui parcourent notre société doivent être surmontées, qu’elles soient économiques, sociales, politiques ou morales ».  Je ne peux que redire ici que cette fracture me paraît le défi politique fondamental, et que contribuer à la réduire doit être un objectif prioritaire du mouvement.

En résumé

Ces quelques pages ont porté sur les principes qui devraient, à mon sens, commander la transformation en cours de La République en marche. Je n’ai pas même effleuré les questions de statuts, d’organisation, de direction, si déterminantes pour un parti politique. J’ai versé au débat une réflexion, libre et toute personnelle, centrée sur les objectifs que le mouvement pourrait se donner au début de sa deuxième année d’existence.

En résumé, pour reprendre en peu de mots les résultats de cette réflexion, je crois qu’En Marche devrait maintenant :

Rassembler plus largement encore, sans craindre une diversité accrue, car cette diversité sera la richesse et le moteur de la vitalité démocratique du mouvement.

Etre autonome par rapport à tous les pouvoirs, législatifs, gouvernementaux, ou territoriaux, comme par rapport à tous les intérêts privés ou corporatistes. Et ne surtout pas se laisser identifier comme le simple parti du gouvernement

Avoir comme premier objectif la réconciliation des France, divisées par les fractures territoriales, sociales et communautaires. Et aller donc prioritairement vers les catégories qui n’ont pas voté pour Emmanuel Macron ou les candidats d’En Marche aux législatives. Ce qui suppose tout faire pour ne pas incarner le parti de ceux qu’on désigne trop facilement comme celui des gagnants de la mondialisation.

Eviter le plus possible l’entre soi, en recherchant prioritairement le dialogue avec les mouvements politiques, sociaux et culturels, qui ne sont pas « en marche », mais que rien de fondamental pourtant n’oppose à La République en marche. Cela en construisant des consensus par les débats d’idées, et en participant à des actions communes, mais sans compromis bien sûr avec les convictions personnelles de chacun, ou les valeurs essentielles qui font le socle idéologique d’En Marche.

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