Pré-impression en recherche sur l’autisme : explications

Les biologistes se sont mis de plus en plus à publier les résultats de leurs recherches sur des serveurs de pré-impression, préalablement à la publication dans les revues scientifiques traditionnelles. Les pré-impressions font partie d’un mouvement plus vaste « d’accès libre » . Spectrum News explique ici comment fonctionnent les pré-impressions, et quand et comment y recourir.

spectrumnews.org Traduction par Sarah de "Preprints of autism research, explained" de Michael Marshall  /  11 Mars 2020

 © Illustration de Laurène Boglio © Illustration de Laurène Boglio
Ces dix dernières années, les biologistes se sont mis de plus en plus à publier les résultats de leurs recherches sur des serveurs de pré-impression, préalablement à la publication dans les revues scientifiques traditionnelles. Les pré-impressions font partie d’un mouvement plus vaste « d’accès libre » en publication scientifique, visant à étendre le libre accès aux résultats des études et à accélérer la recherche.

Nous vous expliquons ici comment fonctionnent les pré-impressions, et quand et comment y recourir.

Qu’est-ce qu’une pré-impression et en quoi est-ce différent d’un article académique traditionnel ?

Une pré-impression est un article de recherche que les chercheurs peuvent publier en ligne. Les pré-impressions ne sont pas revues par les autres scientifiques avant cette publication, aussi les résultats ne sont pas soumis à la même vérification rigoureuse comme cela se fait pour une revue scientifique. Le but est d’accélérer la circulation des résultats parmi les scientifiques, et de permettre aux autres équipes d’avoir accès aux méthodes et aux résultats avant qu’ils soient publiés sous leur forme définitive dans une revue.

Les physiciens et mathématiciens ont utilisé les pré-impressions depuis des dizaines d’années : leur premier dépôt de pré-impression, arXiv, a été ouvert en 1991.

Les biologistes ont été plus longs à adopter les pré-impressions. (1) La plus importante pré-impression en biologie, bioRxiv, a été initiée en 2013 et couvre « tous les aspects de la recherche dans les sciences de la vie ».

Pourquoi les biologistes ont-ils traditionnellement évité les pré-impressions ?

De nombreux biologistes ont évité les pré-impressions de peur qu’une autre équipe ne s’approprie leurs résultats – un groupe concurrent pouvait reproduire leurs résultats et les devancer en publiant dans un journal revu par les pairs. Dans le pire scénario, les résultats en pré-impression pourraient alors être rejetés par les revues, avec l’accusation de plagier l’article de l’équipe rivale, ce qui nuirait aux carrières des chercheurs à l’origine de ces résultats.

Certains chercheurs considèrent que, dans la mesure où les pré-impressions ne sont pas revues par les pairs, elles ne peuvent constituer des sources fiables d’information – ce qui est particulièrement préoccupant lorsque ces résultats relèvent des conditions médicales.

Toutefois, la popularité des serveurs de pré-impression étant en plein essor, de nombreux chercheurs commencent à reconnaître les avantages de s’adresser à ces serveurs.

Où puis-je publier une pré-impression de ma recherche sur l’autisme ?

Il existe différentes options, selon le domaine de la recherche. Bien que arXiv englobe essentiellement les sciences physiques et mathématiques, il comprend de fait des études de biologie quantitative et de statistiques également. Cependant, dans de nombreux cas, bioRxiv semble être le choix le plus naturel.

Il y a encore une troisième possibilité : medRxiv, qui a vu le jour en 2019. Ce serveur de pré-impression est consacré à la recherche médicale et clinique, que bioRxiv ne publie pas. Toutefois, medRxiv se distingue des autres en ce qu’il fait passer des vérifications de pré-publication aux articles, pour s’assurer qu’ils ne contiennent pas de « contenu qui puisse présenter un risque pour la santé ». Le but est de s’assurer que des recherches douteuses – par exemple, tout ce qui mettrait en avant des thérapies non prouvées – n’apparaissent pas sur le site.

Pourquoi les chercheurs auraient-ils intérêt à choisir la pré-impression ?

L’avantage principal est, pour les scientifiques, d’accélérer l’accès aux résultats de recherche partout.

Publier une pré-impression permet aussi à l’équipe de recherche de revendiquer d’avoir été la première à faire une découverte, sans attendre de passer par le processus de publication d’une revue, qui peut prendre des mois ou même des années.

« On vous donne un timbre de date avec votre nom et un DOI (identifiant numérique d’objet), et cela devient un objet qui peut être cité », déclare Frank Norman, directeur des Services de Documentation et d’Information à l’Institut Francis Crick de Londres, en Grande-Bretagne.

Certains donateurs et institutions exigent aujourd’hui que les résultats des recherches soient en libre accès pour tous. Ainsi, le Wellcome Trust anglais tend vers cette direction, et les Instituts Nationaux de Santé américains « incitent » les chercheurs à publier des pré-impressions et à rendre les versions définitives des articles disponibles pour le public.

Les pré-impressions donnent également accès pour les scientifiques à un large réseau d’évaluateurs pour leurs données. Au lieu de trois pairs évaluateurs regroupés par l’éditeur d’une revue, des dizaines de scientifiques peuvent fournir un retour sur une pré-impression, ce qui aide l’équipe à améliorer de manière non négligeable la version définitive de leur article.

Les chercheurs peuvent reprendre leur manuscrit autant qu’ils le désirent, en fonction du retour des évaluateurs. Certaines revues, au contraire, émettent des restrictions sur ce que les chercheurs ont le droit de faire une fois que leur article est en revue par les pairs.

Si je publie une pré-impression, est-ce que les revues rejetteront mon article ?

Les chercheurs craignent parfois que leur étude ne soit pas acceptée par une revue si elle est d’abord parue en pré-impression. Pendant des dizaines d’années, de nombreuses revues suivaient la règle Ingelfinger : elles refusaient de publier rien qui soit paru antérieurement.

L’essor des serveurs de pré-impression a contraint les revues à ré-examiner cette position. Plusieurs d’entre elles, notamment des revues prépondérantes comme Nature et Science, acceptent désormais des études déjà publiées en pré-impression.

Quoi qu’il en soit, les règles exactes varient. Le New England Journal of Medicine et les revues du réseau JAMA comptent parmi les moins ouvertes à la pré-impression. Même si elles n’interdisent pas la pré-impression, elles font savoir qu’elles seront moins enclines à publier des études qui ont déjà une notoriété conséquente. Pire que cela, de nombreuses revues n’ont pas de politiques particulières : selon une étude publiée en janvier 2020, 39 % des revues ont des politiques « floues » quant à la question d’accepter des manuscrits publiés en pré-impression. (2)

Les chercheurs peuvent consulter SHERPA RoMEO, base de données des politiques des éditeurs concernant les droits d’auteurs, pour connaître la politique d’une revue en particulier.

A quelle étape les chercheurs devraient-ils publier une pré-impression ?

Plusieurs stratégies sont possibles.

Si leur étude a l’occasion d’être publiée dans une revue cotée qui n’est pas ouverte à la pré-impression, de nombreux chercheurs choisiront de la soumettre en premier lieu à la revue. Si celle-ci rejette l’article, les chercheurs pourront publier leur étude sur le serveur de pré-impression avant de la proposer à une autre revue.

Mais de plus en plus, les chercheurs publient d’abord la pré-impression et se préoccupent de soumettre l’étude aux revues ensuite. « Certaines personnes la publient effectivement en pré-impression, puis attendent de voir le retour », dit Frank Norman. Cette approche a des chances de ne pas nuire à la possibilité qu’elle soit acceptée, et peut même y contribuer : certains éditeurs de revues passent au peigne fin les serveurs de pré-impression pour trouver des manuscrits intéressants, puis contacter les chercheurs.

Les chercheurs qui ont déjà proposé leur article à une revue le font souvent savoir aux éditeurs avant de publier une version pré-imprimée.

Quand les chercheurs peuvent-ils parler aux médias d’une pré-impression ?

Les revues ont des règles variables à ce sujet. Certaines insistent sur l’absence de contact avec des journalistes tant que l’article n’est pas sur le point d’être publié. D’autres peuvent interdire de contacter activement les journalistes au sujet d’une pré-impression, mais ils autoriseront les chercheurs à répondre aux questions si des journalistes les contactent.

Les chercheurs ont peu de recours pour empêcher les journalistes de couvrir leurs pré-impressions. De nombreux journalistes scientifiques se servent de sites de pré-impression comme bioRxiv, qui sont dans le domaine public, pour trouver des sujets. Si un journaliste entre en contact, une solution pour les chercheurs peut alors être de demander à la revue d’accélérer le processus de révision.

Quel type de recherche ne devrait pas être publiée sur des serveurs de pré-impression ?

Les chercheurs produisent parfois des résultats qui sont particulièrement médiatiques – par exemple, une étude identifiant les origines de l’autisme. Dans cette situation, il est possible pour les chercheurs de publier en passant par un journal revu par les pairs, de manière à pouvoir contrôler le moment et la manière dont l’information est rendue publique.

Des préoccupations similaires peuvent s’appliquer aux recherches avec un potentiel commercial, comme les traitements, la technologie ou les produits. « Il faut faire attention », conseille Frank Norman. Les équipes de transfert de technologie dans les institutions des chercheurs sont aptes à les aider à garder un contrôle sur le produit, peut-être en déposant un brevet avant de publier une pré-impression.

Quelle est la fiabilité des résultats dans les pré-impressions ?

Les gens devraient toujours lire les articles scientifiques en gardant un esprit critique.

La critique traditionnellement adressée aux pré-impressions est qu’elles manquent de fiabilité, parce qu’elles n’ont pas été revues par les pairs. Cependant, même un article revu par les pairs n’a été regardé que par trois personnes environ – et ces trois ne l’ont peut-être pas tous approuvé.

« La revue par les pairs n’est pas une garantie de vérité », déclare Norman. « Des choses peuvent être revues par les pairs, dont on découvrira plus tard qu’elles étaient fausses. » En particulier, l’étude incorrecte et frauduleuse qui avait prétendu que le vaccin contre la rougeole, rubéole et oreillons causait l’autisme, avait été validée par les pairs.

La leçon à en tirer n’est pas d’être exagérément méfiant envers les pré-impressions, mais d’être prudent à bon escient envers tous les résultats de recherches.


Références :

  1. Cobb M. PLOS Biol. 15, e2003995 (2017) Full text
  2. Klebel T. et al. bioRxiv doi: 10.1101/2020.01.24.918995 (2020) Full text

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