Pourquoi il est temps d’être honnête à propos des femmes autistes et du sexe

"Considérer les femmes autistes comme des êtres sexués continue d’être une idée difficilement admise chez les chercheurs, faisant perdurer les incompréhensions à propos de quand, comment, et pourquoi nous avons des relations sexuelles." Le pint de vue d'une femme autiste.

Spectrum News Traduction par Curiouser de "Why it’s time to be honest about autistic women and sex", par Amy Gravino / 5 novembre 2019

Tête à tête © Luna TMG Tête à tête © Luna TMG

En 2006, j’ai eu mon premier rapport sexuel, un moment attendu depuis 22 ans. Peu de temps après j’avais ouvert en grand ma fenêtre, sans me laisser rebuter par l’air glacial du mois de février, et avais crié à la nuit : « Je ne suis plus vierge. Vous avez entendu ? »

Le lendemain matin, à ma grande surprise, ça n’était pas à la une des journaux. Aucun ne clamait : « Flash-info : une femme autiste a eu un rapport sexuel. À suivre, la parade avec cotillons et serpentins ».

Je me suis rendue compte que ce que je m’étais imaginé comme étant impossible était, en réalité, tout à fait possible : les femmes autistes peuvent avoir et ont des rapports sexuels.

Et, à l’instar des femmes neurotypiques, ces expériences sexuelles peuvent être formidables – tout comme elles peuvent aussi être douloureuses.

Pour ma part, mon expérience se solda par une douloureuse déception. Un mois avant cette nuit d’hiver, j’avais dit à cet homme que je l’aimais. J’étais certaine qu’il ressentait la même chose. Mais six mois après cette nuit, j’ai eu le cœur brisé en apprenant qu’il ne m’avait jamais aimée, et qu’il avait eu une petite amie durant tout ce temps-là.

Comment avais-je pu ne pas le remarquer ? Etait-ce parce que j’étais autiste ou parce que j’étais amoureuse ? Et lequel de ces facteurs m’avait rendue plus vulnérable ?

La réponse reste pour moi incertaine, car il y a peu d’informations disponibles en ce qui concerne les femmes autistes et le sexe.

Ce n’est que bien des années après que j’ai découvert ma passion, en devenant militante de la sexualité pour les autistes. J’ai collaboré avec des chercheurs afin de les aider à avoir une meilleure vision de l’intérieur et améliorer les expériences sexuelles des femmes autistes. Mais il nous reste encore un long chemin à parcourir. Considérer les femmes autistes comme des êtres sexués continue d’être une idée difficilement admise chez les chercheurs, faisant perdurer les incompréhensions à propos de quand, comment, et pourquoi nous avons des relations sexuelles. Une étude publiée cette année en est un parfait exemple1.

Les chercheurs ont mené des entretiens avec 145 femmes autistes, 161 femmes neurotypiques et 96 hommes autistes au sujet de leurs expériences sexuelles. Ils ont corroboré leur théorie selon laquelle les femmes autistes tendent à être moins intéressées par le sexe que les femmes neurotypiques ou les hommes autistes. Cependant ils ont découvert que les femmes autistes avaient plus d’expériences sexuelles que les hommes autistes. Et un grand nombre d’entre elles ont rapporté qu’elles regrettaient ces expériences ou qu’elles ne les avaient pas désirées en premier lieu, ce qui suggère qu’elles courent un plus grand risque de subir des abus sexuels.

Cependant, l’étude souffre de sérieux défauts au niveau de ses hypothèses et comporte des lacunes en termes de raisonnement. Un bon nombre de ses conclusions ne reflètent pas complètement mon expérience de femme autiste.

Imaginer chaque détail :

Un des outils utilisés par les chercheurs afin d’évaluer les connaissances sexuelles a été l’Échelle des Comportements Sexuels, 3e version (Sexual Behaviour Scale, SBS-III). Bien que l’étude affirme que cet outil permette une évaluation valable du fonctionnement socio-sexuel des personnes autistes, il se peut que cela ne soit pas le cas : certaines personnes avec autisme peuvent être capables de lire et de comprendre les questions, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’elles peuvent en déceler la signification. Les personnes autistes, et particulièrement les femmes, ne bénéficient pas souvent, à l’école ou à la maison, d’une éducation sexuelle complète ou qui conviendrait. Certaines peuvent combler ce vide / ces lacunes avec des connaissances plus théoriques que pratiques.

Par exemple, quand j’avais 15 ans, j’étais curieuse mais également désorientée : je lisais et écrivais des fictions érotiques en ligne et m’imaginais chaque détail minute par minute – cependant, je n’avais pas la moindre idée que les femmes pouvaient avoir un orgasme. Mes parents ne m’ont pas non plus parlé des « petites graines » ou des cigognes : ils ont passé tant de temps à se battre avec l’école afin d’obtenir l’aide dont j’avais besoin pour poursuivre ma scolarité qu’ils n’ont jamais abordé le sujet avec moi.

Des années après, il y a eu ce dortoir universitaire mal éclairé, où je me souviens de mon premier petit ami, explorant de ses mains mon corps étendu. Ce fut seulement à ce moment-là que je réalisais avoir des poils pubiens. La conscience de mon corps avait auparavant été quasi inexistante. En un instant, le souffle coupé, – et malgré mes lectures en ligne compulsives – j’avais également réalisé à quel point je connaissais mal le sexe.

Ce genre de lacunes est courant chez les autres femmes autistes que je connais. Mais les chercheurs n’ont pas mentionné le rôle que pouvait jouer ce type de lacunes – au niveau de ce qu’on sait du sexe, et ce qu’on connaît de soi-même – par rapport aux réponses données par les participants de leur étude.

Cela conduit à mettre en doute certaines affirmations des chercheurs. Ces derniers déclarent que les femmes autistes « se montraient », plus souvent que les hommes autistes et les femmes neurotypiques, « consentantes face à des événements ou des comportements sexuels non voulus ». Mais la nature des questions est susceptible de ne pas permettre les réponses complexes, étant donné que de nombreuses femmes autistes consentent parfois à quelque chose correspondant à l’idée qu’elles se font d’une relation sexuelle, sans pour autant consentir à ce qui s’avère être la réalité.

Je n’arrivais pas à trouver les mots

Les chercheurs appellent à plus d’études sur les agressions ou les abus que peuvent subir les femmes autistes, et sur les raisons qui font que nous pouvons être particulièrement vulnérables dans certaines situations. Ils reconnaissent que les abus sexuels sont souvent moins signalés par les personnes autistes – sans pour cela évoquer le fait que c’est peut-être parce que ces femmes ne comprennent pas entièrement ce qu’est un abus ou ne se rendent pas compte qu’elles ont été abusées.

Lorsque mon petit ami de la fac a rompu avec moi, il est devenu violent verbalement. Je ressentais le besoin que nous restions amis, et je n’avais pas suffisamment confiance en moi pour rompre le lien. Autre cas, celui où j’avais commencé à correspondre avec le frère aîné d’un garçon que j’avais connu à la fac. Ce qui au début consistait en des échanges coquins se transforma de son côté en demandes, supplications puis harcèlement pour que je lui montre certaines parties de mon corps. À mesure que le temps passait, je cessai de vouloir le faire mais me sentais terriblement coupable de dire non. J’avais une faible estime de moi-même, et je pensais que si je lui disais non, personne d’autre ne voudrait de moi. Il a fallu plus d’une dizaine d’années avant que je n’identifie ces situations-là comme étant violentes.

Les chercheurs n’ont pas non plus réussi à mettre en corrélation l’idée selon laquelle les femmes autistes tendent à ne pas être intéressées par le sexe avec les résultats indiquant que ces femmes avaient beaucoup d’expériences sexuelles négatives. Les résultats ne peuvent – et ne sauraient – être représentatifs de la population des femmes autistes.

Nous avons besoin de chercheurs qui comprennent et s’occupent davantage des croisements qui s’opèrent entre autisme et états traumatiques, et analysent dans quelle mesure les expériences sexuelles non souhaitées façonnent et influencent la manière dont les femmes autistes envisagent le sexe. Les chercheurs doivent également prendre grand soin de cadrer ces entretiens afin qu’ils ne puissent pas jeter l’opprobre sur les femmes autistes concernant les relations sexuelles non voulues qu’elles ont pu expérimenter.

Je continue de penser au lot de déceptions, d’incertitudes et de joies que m’ont procurées mes premières expériences sexuelles. Et je m’imagine comment tout cela aurait pu être différent si j’en avais su davantage sur le sexe et l’amour.

En tant que société, nous devons faire reculer nos peurs et nos tabous afin d’avoir des conversations plus franches, plus ouvertes – et, oui, plus difficiles – au sujet du sexe et de la sexualité.

Vous avez entendu ?

Amy Gravino est auteure et consultante en autisme ; son travail est centré autour du sexe et de la sexualité chez les personnes autistes.

Référence :

  1. Pecora L.A. et al. J. Autism Dev. Disord. Epub ahead of print (2019) PubMed

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