La peur du Covid-19 est une contagion mentale – et nous pouvons lutter contre elle

La panique éveille le pire en nous. Propageons à la place le courage et la solidarité. Un point de vue de l'écrivain nigérian, Ben Okri.

theguardian.com Traduction par Sarah de "Fear of Covid-19 is a mental contagion – and that's something we can fight"

Ben Okri Ben Okri
 Ben OkriThe Guardian - Mardi 26 mars 2020

La différence est grande entre la panique et la conscience de ce qui se passe. Avec la conscience, nous avons la responsabilité, la prise en compte de l’échelle du problème, et une conscience calme de ce qu’il faut faire.

On peut être vigilant quant au coronavirus, vigilant sur ce qu’il faut faire pour minimiser sa propagation – et il nous faut accomplir ces gestes. Mais il vaut mieux éviter d’empirer la situation par l’imagination négative qu’est la peur. Car, telle le feu, l’imagination peut aussi bien créer que détruire. Elle peut nous faire agir en donnant la parole à ce qu’il y a de pire en nous. C’est l’effet de la panique. La panique est une peur dopée aux stéroïdes. Avec la panique, plus rien n’est sain. Depuis le moment même où le virus est entré dans notre culture mentale, il est devenu omniprésent. Nous nous sommes engouffrés dans son monde, dans sa puissance effrayante.

De nombreux amis avec qui j’ai parlé au téléphone m’ont confié que, rien que de lire trop de choses sur le sujet, il y avait des moments la nuit où ils sentaient une douleur dans la poitrine ou une incapacité diffuse à respirer. Un peu après, ils se sentaient mieux. Après vérification, ils n’avaient trouvé aucun mauvais signe. Ils avaient simplement imaginé avec intensité les symptômes qu’ils avaient lus et avaient commencé à les ressentir réellement dans leur corps. L’idée m’est venue qu’une dimension, qu’on pourrait appeler contagion mentale, pouvait aller de pair avec la pandémie.

Est-il possible de devenir tellement obsédé par quelque chose qu’on finit par en être réellement malade ? Les gens se sont rendus malades avec leur propre esprit. Si cela peut survenir avec une obsession individuelle, qu’arrive-t-il lorsqu’une culture entière devient obsédée par quelque chose d’aussi puissant pour l’imagination que la pandémie actuelle ?

Il est peut-être temps de laisser se développer une autre contagion mentale, pour contrebalancer la force de cette contagion morbide. Il est peut-être temps de développer une contagion de courage, de bonne santé et de solidarité. On n’a pas parlé assez du rôle que pouvait jouer notre condition mentale dans la lutte contre le virus. La peur éveille ce qu’il y a de pire en nous, elle fait de nous des proies faciles pour la panique. Mais la générosité de l’esprit nous fait penser à la survie commune. Cela fait naître en nous des moyens créatifs de gérer le stress résultant des mesures obligatoires pour contenir la propagation du virus. Nous ne trouvons jamais plus de ressources en nous que lorsque nous agissons avec courage.

Non seulement nous survivrons à cette pandémie, mais on nous jugera selon la manière dont nous y avons survécu, selon ce qu’elle a fait de nous. Soit nous serons transformés par ce que nous avons fait, soit nous serons abîmés par notre échec à vivre en accord avec notre potentiel de bonté. Nous nous formons en permanence, mais jamais autant que lorsque nous sommes confrontés à une crise existentielle.

Pendant la seconde guerre mondiale, la Grande-Bretagne a eu la chance d’avoir un dirigeant qui a aidé la nation à dépasser l’adversité. La réaction de la Grande-Bretagne à ce moment a défini son caractère. Nous vivons un de ces moments dans l’histoire où une crise sans précédent nous est donnée, pour que nous puissions nous doter d’une réaction extraordinaire, qui change à jamais notre destin en tant qu’espèce. Nous avons mis à découvert la banque de notre avenir. Nous avons épuisé la bienveillance de la planète. Certains parlent de l’actuelle épidémie comme de la nature appuyant sur la touche de réinitialisation, de la nature répondant à l’humanité, et lui rappelant les manières inimaginables dont nous avons abusé d’elle et dont nous l’avons épuisée. Ils voient cette épidémie comme la réponse de la nature à notre arrogance.

Il s’agit donc d’un moment important pour que nous ré-examinions notre conscience en tant qu’espèce. Un moment pour faire l’inventaire. Les questions qui naissent de cette pandémie devraient s’étendre à tous les problèmes qui pourraient être soulevés par de futurs désastres, les problèmes du changement climatique, de la surveillance, des droits civiques, des soins de santé universels, de la justice et de la pauvreté. L’humanité s’est transformée grâce à ceux qui ont tiré les plus grandes leçons de la tragédie. En Grande-Bretagne, après la seconde guerre mondiale, un des plus grands changements a été la création de l’État providence, dont le service de santé était le fleuron. Le NHS a été mis à rude épreuve ces 20 dernières années. Mais c’est maintenant, à l’occasion de cette pandémie, que nous reconnaissons la valeur de cet idéal de soins de santé pour tous, payée par les citoyens.

Une pandémie d’égoïsme a sapé ce que le monde avait appris de meilleur après deux guerres mondiales. Nous oublions petit à petit la valeur de la coopération internationale. Les valeurs du marché ont pris le dessus sur les valeurs de la solidarité humaine. Même sur la vie humaine. Nos jugements ont été faussés par les mesures de l’argent plutôt que par celles du coeur.

C’est une autre façon de dire que nous avons perdu notre chemin. Nous sommes allés loin dans une nouvelle terre en friche. Nous en sommes arrivés là parce que nous n’avons su entendre qu’une seule voix avec force, la voix de la réussite financière. D’autres voix, toutes aussi valables, n’ont pas été suffisamment écoutées. De quelles voix s’agit-il ? Ce sont les voix qui parlent pour la nature, pour les pauvres, pour la justice : des voix faciles à ridiculiser.

Nous sommes entrés dans l’ère des catastrophes. Celles-ci seront universelles dans leurs effets, parce que les problèmes de la planète sont à présent universels. La catastrophe climatique ne fera pas de choix entre un pays plutôt qu’un autre.

Nous avons été divisés dernièrement par tant d’amertume. Les doctrines de division ne nous amènent nulle part. Il n’y a plus de vrai avenir pour des rêves étriqués. L’échelle des défis qui se présentent à nous doit modifier l’échelle de nos réponses visionnaires.

La panique, inspirée par la peur, devrait être remplacée par la passion d’une vie meilleure pour la planète et ses populations. Nous ne trouverons pas le calme dont nous avons besoin pour surmonter cette épidémie dans la peur de la mort. Ce dont nous avons besoin, c’est du respect de la mort et d’un nouvel appétit de vivre. Nous pourrions dès à présent commencer à écrire le meilleur chapitre de l’histoire humaine. On pourra dire de nous, dans l’avenir, que, confrontés à une catastrophe virale, nous avons réussi quelque chose d’incroyable. Imaginez si ceux qui dirigent le monde choisissaient, en ce moment même, de mettre en place des politiques aptes à renverser le changement climatique, à apporter la santé et l’éducation à tous les peuples, et à éradiquer le virus de la pauvreté qui a propagé une misère sans nom.

Cela peut paraître chimérique. Mais l’histoire a toujours été faite par ceux qui nous guidaient avec une vision, dans les pires moments de crise. Tous nos mythes indiquent deux directions. Soit nous nous élevons, vers le vrai sens de la civilisation, soit nous nous dirigeons vers l’apocalypse.

Les époques tragiques appellent des qualités extraordinaires. Nous sommes taillés pour des réalités héroïques. Nous avons toujours su quoi faire. Nos ancêtres ont codifié pour nous ces choix que nous avons à faire, dans les fables et les légendes. Mais nous restons sourds à ce que nous avons le plus besoin d’entendre.

Ce que nous devons désespérément entendre nous parle avec la voix sinistre de la mort. Peut-être commencerons-nous à y prêter l’oreille.

La vraie tragédie serait de sortir de cette pandémie sans rien changer. Ce serait alors comme si tous ces morts, toute cette souffrance, toutes les morts à venir, toute la souffrance à venir, n’auraient eu aucun sens.

Ben Okri est un poète et auteur de nouvelles nigérian. Ses deux derniers livres sont The Freedom Artist, un roman, et Prayer for the Living, un recueil de nouvelles.


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