L’agriculture et la société européenne à l’heure du défi énergie-climat

Notre société s’est construite sur un système agroalimentaire efficace, libérant la majorité de la population du besoin de produire sa nourriture. Cela a été possible grâce à la stabilisation du climat il y a 10000 ans et à l’utilisation d’énergies fossiles depuis le 19ème Siècle. Notre futur dépend de notre prise de conscience que ces deux « bienfaits » ne sont pas éternels.

« Décarbonation à marche forcée »

Dans un futur pas si lointain (croisons les doigts), la société européenne a enfin réalisé que sa forte dépendance aux énergies fossiles la rend extrêmement dépendante de leur décrue annoncée. La lutte contre le réchauffement climatique devient une priorité nationale. Les dirigeants Européens prennent aussi conscience que la contrepartie de la forte réduction de la consommation énergétique fossile nécessaire à la réduction des GES est une forte baisse du PIB par habitant, c’est-à-dire une paupérisation programmée du pays. Mais a-t-on le choix ?

La tâche est énorme. Un effort immense de sensibilisation au problème, aux solutions et aux contreparties de ces solutions est mené afin d’obtenir l’adhésion d’une grande partie de la population. Une taxe carbone contraignante ainsi que des barrières douanières protégeant l’économie en transition est instaurée et produisent des changements en profondeur de la société. L’état accélère cette mutation par  une forte réglementation en faveur de la transition. Les transports deviennent beaucoup plus chers provoquant une restructuration des  activités économiques, un réel effort de développement d’une sobriété du déplacement et la renaissance du train notamment le FRET. L’avion est finalement interdit. La décarbonation de l’électricité se fait grâce à un ambitieux plan de construction de centrales nucléaires. Il permet d’électrifier l’industrie. Les bâtiments sont isolés et les chaudières à fioul et gaz sont interdites. La construction, plus sobre en matériaux, est réduite au stricte nécessaire et le grignotage des terres agricoles stoppé. Le recyclage devient obligatoire et la technologie est figée volontairement. Cette sobriété volontaire réduit fortement l’activité de larges pans de l’économie produisant une diminution très forte du pouvoir d’achat et un chômage important. Ceci est partiellement mais transitoirement compensé par une relocalisation importante de la production. Par ailleurs, l’état met en place des mesures sociales d’accompagnement très contraignantes avec notamment l’instauration d’un revenu minimum financé par une taxe sur le revenu pénalisant très lourdement les gros salaires et en taxant fortement la richesse et l’héritage. Les écarts de richesses entre citoyens diminuent enfin ce qui rend supportable, non sans grincements de dents, les efforts demandés et permet le maintien d’une démocratie. Une politique anti nataliste accompagne cela.

L’agriculture bénéficie des mesures de protection douanière qui protège sa production déjà assez respectueuse de l’environnement. En tant que premier secteur stratégique pour le pays, elle fait l’objet de toutes les attentions. Le respect des mesures adoptées à la COP21 permet de limiter le réchauffement climatique à 3°C en 2010, c’est-à-dire plus de 4°C sur les continents, menaçant dramatiquement les possibilités de nourrir une population de 70 millions d’habitants. C’est au prix de profondes réformes que l’agriculture a pu s’adapter à ce challenge, et celles-ci ont été possibles grâce au travail de l’INRAE qui a consacré dans la première partie du XXIeme Siècle tous ses efforts de recherche à cette question. L’élevage des ruminants a été abandonné et les productions de lait, de viande porcine et de volailles ont été très réduites. Les 80% de terres cultivées au début du XXIeme Siècle pour produire la nourriture animale ont été réaffectées à d’autres types de cultures.

Tout d’abord, les cultures végétales alimentaires ont été étendues ce qui a permis de maintenir une production suffisante pour nourrir tout le monde malgré l’effondrement des rendements. La fertilisation minérale a été abandonnée en faveur des engrais verts. Les minéraux provenant des matières organiques des grandes villes qui servent à produire du biogaz sont remis dans les champs sous forme de digestat. Les variétés alimentaires sélectionnées au XXeme Siècle pour leur productivité dans un contexte d’intrants abondants et de protection chimique/mécanique ont été remplacées par des variétés plus rustiques mais moins productives. Des programmes de sélection des céréales traditionnelles et de nouvelles céréales des pays semi-désertiques d’Europe et d’Afrique ont permis d’en améliorer le rendement et de les adapter à une Europe plus chaude.

La deuxième culture à se développer est la production de biocarburant, liquide et gazeux, à partir de cultures dédiées et des rémanents d’exploitation. Le dynamique du métaprogramme de l’INRAE « adaptation de l’agriculture à la décru énergétique», créé en 2020 à l’issu de la fusion INRA-IRSTEA, a permis d’autonomiser énergétiquement les exploitations agricoles. L’électrification des machines n’a pas été possible mais les pouvoirs publics ont décidé que les biocarburants produits à la ferme sont uniquement affectés à la motorisation des exploitations. Les machines agricoles ont été conçues plus sobres, robustes et low-tech, et de plus petite taille de manière à pouvoir travailler dans de petites parcelles systématiquement cloisonnées par des haies qui freinent l’érosion et favorisent la biodiversité. Ces dernières exploitations motorisées sont affectées principalement à la production de sources d’amidons (céréales et tubercules), une production difficile à mener uniquement avec un travail manuel.

Enfin, on assiste à un retour à la terre d’une grande partie de la population cherchant à échapper aux canicules estivales de plus en plus violente en milieu urbain et se rapprocher des centres de production alimentaire. De nombreuses petites exploitations familiales et coopératives produisent une alimentation en maraichage sans intrants et sans énergie fossile occupent les dernières surfaces disponibles. Les cultures sont mieux réparties le long de l’année pour tirer profit des périodes pas trop chaudes et humides que sont le printemps et l’automne.

Le territoire se restructure avec un étalement de la population plus homogène. Le train a été largement réaffecté au transport de la nourriture dans les grands centres urbains, soulagés d’une grande partie de leur population. Reste plus qu’à espérer que tous les pays du monde aient suivi ce chemin (ce qui est suggéré par le fait pour que le monde ne se réchauffe que de 3°C…)!

 

« Business as usual »

Dans un futur pas si lointain, la société réalise enfin avec stupeur qu’elle n’a pas pris toute la mesure de l’importance de l’énergie dans son fonctionnement. Pendant plusieurs décades, l’Europe a vu sa consommation de pétrole décroitre lentement : ses champs pétrolifères de la mer du nord sont vides et elle dépend totalement de ses importations. Or le pic d’extraction mondiale de pétrole conventionnel est passé en 2008 et le pétrole de roche mère américain n’a que retardé momentanément la décrue. Les flambés de prix à l’occasion des crises géopolitiques des principaux pays producteurs, transitoires, n’ont pas généré un signal prix assez fort pour provoquer une restructuration du système agroalimentaire en profondeur. En conséquence, les exploitations n’ont pas effectué leur mutation vers un système énergétique sobre et une moindre dépendance aux transports. Par contre, une part de plus en plus importante du système de production européen, très dépendante de l’énergie, a été mise à l’arrêt. Les entreprises ont été délocalisées et les importations ont augmenté en proportion. Cette diminution du PIB a provoqué une augmentation du chômage, une érosion ininterrompue du pouvoir d’achat et une crise sociale majeure.

Les gouvernements successifs ont continué à exiger une production agricole de qualités ayant un impact environnemental réduit, mais n’ont pas protégé l’agriculture aux frontières des distorsions de coût avec les pays ayant moins de contraintes environnementales et sociales. L’ouverture des marchés a poussé l’industrie de l’alimentation à importer des produits agricoles de moindre qualité. La grande distribution a maintenu le plus longtemps possible une politique de prix bas sur les produits français. La baisse du pouvoir d’achat des consommateurs les a dans un premier temps poussés à réduire leur consommation de viande et à rechercher des produits de moindre coût et qualité, généralement importés, accélérant la faillite des exploitations agricoles nationales. Les éleveurs ont été les premiers touchés.

Dans un second temps, la lente paupérisation du pays jointe à des ruptures d’approvisionnement des grands centres urbains provoquées par la diminution des transports routiers ont incité une partie de la population à effectuer une migration inverse de la ville vers la campagne pour se rapprocher des sources alimentaires. On a assisté au développement de nouveau d’une agriculture familiale moins dépendante des énergies fossiles mais beaucoup plus de la main d’œuvre. Les variétés sélectionnées durant des décennies pour leur productivité dans un contexte d’intrants abondants et de protection chimique et mécanique ont été progressivement remplacées par des variétés anciennes plus rustiques mais à moins bonne productivité. Les rendements diminuent ainsi que la production nationale, une grande partie de l’espace étant encore dévolue à l’alimentation du bétail.  Les coûts de production qui avaient baissés depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ré-augmente fortement. L’alimentation redevient un poste majeur de dépense des ménages.

Ce mouvement inverse aurait pu arriver à une situation proche de de celle du XIX Siècle, avec une population majoritairement agricole si il n’y avait les effets persistants de la révolution industrielle. Le réchauffement climatique induit par deux siècles d’utilisation irraisonnée des énergies fossiles a profondément affecté les écosystèmes aux latitudes anciennement tempérées, dégradant leur capacité à assurer une production alimentaire soutenue. Dans un monde plus chaud de 5°C, les canicules estivales ont fortement affecté les cultures et réduit certaines années les rendements de plusieurs 10 aines de pourcent. D’autre part la population française a été multipliée par trois et le retour à la terre ne se fait pas sans tensions importantes dans l’usage des sols. Les famines réapparaissent avec leurs cortèges de conséquences sociales et sanitaires : il n’est pas possible de nourrir 70 millions de personnes sur une surface de 55 millions d’hectares dégradés. Ces tensions sont amplifiées par des flux migratoires à partir du pourtour méditerranéen très affecté dès le début du XXI Siècle par les modifications du climat. Je vous laisse imaginer la suite.

 

Textes rédigés par Jean Colcombet et Olivier Hamant, chercheurs INRAE, pour alimenter la section « écriture d’imaginaires positifs : notre vision du monde et d’INRAE en 2030 et au-delà » de l’enquête INRA2030

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