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Billet de blog 13 mai 2016

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La main tendue de Narbonnais aux réfugiés de Grèce

Deux collèges, les MJC et associations de Narbonne, assistés de bénévoles, ont effectué une collecte pour les réfugiés de Lesbos. Récit par le principal du collège Victor Hugo qui accompagné de l'assistante sociale, a convoyé en fourgon utilitaire, thé et chaussettes en grande quantité, vers la Grèce.

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A l’origine de l’initiative « comment aider ceux qui aident », 3 articles d’Amélie Poinssot en date du 02, 04 et 08 mars 2016. Dans ceux-ci la journaliste décrit la situation des réfugiés arrivant à Lesbos et comment les habitants de l’île leur viennent en aide. Nous sommes sidérés de voir que ce peuple grec si maltraité par notre Europe et dont la vie quotidienne est de plus en plus difficile, ne renonce pas à accueillir et à aider. Double peine pour la Grèce : endurer des mesures économiques imposées  scandaleuses et, se trouvant à la porte de l’Europe, avoir à gérer l’afflux des populations affolées par la guerre. Les habitants de Lesbos, malgré leurs propres difficultés, ne renoncent pas à accompagner ceux qui sont encore plus dans le besoin. Amélie relate un détail important : beaucoup d’habitants de Lesbos sont eux-même des descendants d’exilés grecs ayant fui la Turquie en 1922.

Agnès Matrahji, une française vivant à Lesbos depuis 20 ans, raconte l’aide des insulaires qui disent aujourd’hui « nous n’avons plus rien dans notre armoire à donner ».

Narbonne où nous vivons début mars 2016 : c’est la France de l’état d’urgence, de la peur de l’autre, du repli sur soi. Ici c’est aussi le Languedoc qui en janvier et février 1939 a vu arriver sur son sol 500 000 réfugiés espagnols, la Retirada, fuyant le franquisme. Ils furent parqués dans des camps, maltraités, mal nourris, malgré de remarquables solidarités individuelles. Ils y ont fait souche et leurs descendants y sont nombreux.

Encouragés par la solidarité des Grecs à l’égard des réfugiés, nous décidons à plusieurs, d’envoyer le témoignage de notre propre solidarité vers ces hommes et ces femmes. Nous lançons donc « comment aider ceux qui aident » sur le narbonnais : réunions en petits comités, travail en réseau, liens avec les associations locales ( la CIMADE, la Maison des Potes, le PCF, la LDH, le collectif de lutte contre les discriminations et le racisme, les MJC de l’Aude, la Chorale du Chiffon Rouge, la troupe des Tamaritiens, l’assoc’épicée). Nous contactons Amélie Poinssot qui nous met en relation avec Agnès Matrahji à Lesbos : elle nous fait part des besoins de thé et de chaussettes, pour réchauffer les cœurs et notre humanité. La presse locale, l’Indépendant, à notre demande publie un article annonçant la collecte. Trois collèges s’associent à l’action de solidarité. Nous sommes avant le 18 mars 2016, date de l’accord entre l’union européenne et la Turquie, et nous pensons encore acheminer la collecte vers l’île de Lesbos. Nous recueillons thé et chaussettes dans les rues de Narbonne le 02 et 03 avril 2016, accompagnés par la chorale du Chiffon Rouge.

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Chorale du chiffon rouge

Les sacs affluent, nous sommes surpris par la bienveillance des personnes qui nous apportent leurs dons, leurs sourires, leurs « merci ». Nous avons eu l’impression que cette action de solidarité répondait à une attente. Les élèves donnent leurs propres chaussettes, une exposition avec des photos d’Agnès est réalisée au collège Victor Hugo avec un flashmob pour mobiliser tout le monde.

Cependant, après le 18 mars, Agnès nous prévient que la situation évolue très vite et qu’Athènes concentre de plus en plus de réfugiés où les besoins sont énormes. La collecte est plus volumineuse que prévue et le bus se rendant en Grèce dans le cadre d’un voyage scolaire ne pourra la charger comme initialement prévu. Finalement, il est décidé que deux d’entre nous partiront avec un utilitaire à Athènes pendant les vacances de printemps. Nous reprenons d’autres contacts sur place grâce à Agnès et Amélie.

Vendredi 15 avril, les élèves du collège Victor Hugo organisent symboliquement une chaine humaine pour transporter les cartons de thé et les sacs de chaussettes dans le véhicule.

Illustration 2
Chaine humaine pour charger l'utilitaire

Nous réservons le bateau d’Ancone à Igoumenitsa et un petit hôtel à proximité du camp d’Elliniko, l’ancien aéroport d’Athènes et ancien site olympique. Nous devons passer deux jours sur place : nous rendre compte de la situation, remettre notre collecte et voir si l’on peut  créer une chaine de solidarité pérenne. Mardi 26 avril, nous passons notre première soirée en compagnie de Vassiliki Polychronopoulou, journaliste grecque francophone qui participe au lancement d’un média grec indépendant en langue anglaise « Athens live ». Premier contact : depuis l’accord du 18 mars et sa mise en place le 04 avril, les réfugiés sur le sol grec sont bloqués à l’ouest (ARYM) et à l’est (Turquie) par deux pays non membres de l’Europe. Les Grecs habitués à accompagner le transit de ces réfugiés vers l’Europe de l’Ouest doivent s’adapter à cette nouvelle situation : les réfugiés sont là et resteront.

Le lendemain, Maurice Joyeux, père jésuite français, originaire de notre département et vivant en Grèce depuis 7 ans, membre de JRS (Jésuit Réfugee Service) vient nous chercher avec un de ses collègues Henri à l’hôtel. Il nous explique que la situation est confuse et évolue de jour en jour. Il évoque la place des ONG, des volontaires et parfois les tensions entre eux et les Grecs qui se sentent parfois humiliés, comme incapables de gérer eux-même. Des camps sont évacués, d’autres ouvrent, et l’organisation de l’aide est complexe, peu centralisée (en théorie, cette tâche revient au HCR). Il nous propose de nous conduire en voiture au camp voisin d’Elliniko sans être sûr que nous puissions y pénétrer. Le camp est gigantesque, ici et là des tentes…

Illustration 3
Camp d'Elliniko

Nous arrivons sur deux stades, des femmes, des hommes et des enfants jouant sur une pelouse. Ceux-ci sont pris en charge par des volontaires qui malgré le barrage de la langue, organisent des jeux. C’est le seul lieu un peu joyeux, ailleurs le silence domine. Maurice évoque l’état de désoeuvrement et de dépression dans lequel se trouvent nombre de réfugiés ainsi que l’état de stress des aidants. Il s’adresse à certains, demande si les repas sont assurés et vérifie l’état du camp. Nous échangeons avec  eux avec nos sourires, quelques mots d’anglais, des gestes avec les enfants. Les sourires nous font du bien à nous aussi.

Nos poursuivons vers le Pirée : dans le port, à proximité de la direction ( désormais chinoise), Maurice nous montre l’emplacement d’un espace qui vient d’être évacué. Des services de nettoyage sont encore à l’œuvre. Mais derrière les bâtiments, un nouveau camp est apparu : des petites tentes colorées à même le sol.

Illustration 4
Au Pirée

Il nous explique que les autorités veulent faire partir les réfugiés du port. La saison touristique commence … Des médias anglais appellent à éviter d’aller où sont les réfugiés, notamment sur les îles de Cos et Lesbos dont les réservations ont brutalement chuté. A Narbonne, nous avions pensé un moment lancer un appel de solidarité à l’égard des habitants de ces îles qui ont absolument besoin de l’activité touristique, « tous à Lesbos ou à Cos pour les vacances ».

Les autorités grecques proposent aux réfugiés de rejoindre d’anciens camps militaires dans le centre de la Grèce. Beaucoup refusent, ces camps sont trop isolés et certains reçoivent des mandats de leurs familles.

Nous partons vers le centre d’Athènes pour nous rendre au local des JRS. 30 réfugiés y sont hébergés. Nous visitons le local de stockage où des volontaires (Mexique, Japon, Corée, Syrie) trient les vêtements d’été et d’hiver donnés. Nous y déposons la moitié de notre collecte. Le père jésuite nous informe que les besoins en produits d’hygiène sont primordiaux. Il souligne également la modification de la situation et la nécessité d’accompagner les réfugiés dans leur devenir. JRS envisage de mettre en place des dispositions d’éducation informelle avec les réfugiés.

Nous l’interrogeons sur la visite du pape à Lesbos la semaine précédente. Il a participé à l’organisation de cette visite. D’après lui, le pape cherche à réveiller les consciences  par ce déplacement et le fait de ramener 3 familles avec lui.

 Nous avons également rencontré des anarchistes grecs qui occupent depuis le 22 avril 2016 l'hôtel City Plaza au centre d'Athènes, bâtiment inoccupé depuis 7 ans en raison d'un conflit entre les employés et la propriétaire qui ne payait plus les salaires et où, par décision de justice, le mobilier de l'hôtel a été donné aux salariés et légué par solidarité aux réfugiés. Yannis, nous présente ce lieu qui accueille prioritairement les plus vulnérables, des réfugiés femmes, des enfants, des handicapés de différentes nationalités et cultures, qui vivent dans la rue et ne sont pas pris en charge par des ONG. Le choix est de veiller à l'équilibre de la mixité culturelle et territoriale. Des volontaires grecs et européens vivent également sur place et oeuvrent à la mise en place d'un système d'auto-gestion et de co-gestion avec les réfugiés. L'autre partie de notre collecte a été déposée à l'hôtel.

Nous avons été touchés par l'engagement des grecs et de nombreux volontaires étrangers dans l'accueil des réfugiés qui sont en situation de dénuement et abandonnés par les pays européens. Nous avons perçu les besoins immenses d'infrastructures, de savoirs-faire et de personnels pour accompagner les réfugiés mais aussi l'engagement, la force et la grandeur d'âme des personnes qui les accompagnent au quotidien. Le pays doit faire face à la crise économique mais  s'adapter également du passage initial des réfugiés à leur accueil dans la durée. D'où les questions de l'éducation qui se posent et notre idée de poursuivre cette action de solidarité "comment aider ceux qui aident" par la collecte de matériel scolaire et de produits d'hygiène.

De retour à Narbonne, nous allons faire le compte rendu de l’ensemble de l’action de solidarité, relancer la mobilisation que nous souhaiterions pérenne avec nos amis grecs et  ceux de JRS. Nous souhaitons également au travers de cette mobilisation faire prendre conscience de ce qui se joue dans l’Europe d’aujourd’hui et que si nous ne réagissons pas, nous y perdrons notre humanité. Nous espérons que « comment aider ceux qui aident » pourra s'étendre au-delà du narbonnais . Une élève du collège Victor Hugo a dit « si chacun fait un peu, ensemble, nous pourrions faire de grandes choses ».

Un grand merci à l’ensemble des acteurs de cette action, un grand merci à Amélie, Agnès, Maurice, Vasso et Yannis

Frédérique et Jean Michel

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