Les aires d’accueil des gens du voyage, cas majeur d’injustice environnementale

Interview de William Acker, juriste et chercheur indépendant, qui étudie les conditions de vie dans les aires d’accueil des gens du voyage. Croisant cartographie et recueil de témoignages, ses travaux montrent que ces aires sont situées dans leur écrasante majorité sur des sites pollués, dangereux et isolés.

Jeanne Guien : Depuis l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen, vous avez commencé un travail de cartographie des aires d’accueil, montrant que les personnes qui y vivent sont victimes d’injustice environnementale. Pouvez-vous présenter cette recherche ?

William Acker : Quand on a vécu sur ces aires, on sait que les aires se trouvent à côté d’usines, de déchèteries, de stations d’épuration, à tel point qu’il y a un dicton parmi les voyageu.r.se.s qui dit : « si tu ne trouves pas l’aire, cherche la déchèterie ». C’est de l’humour voyageur, mais j’avais cette question à cœur, et une amie anthropologue, Lise Foisneau, avait publié un article mettant en lien les conditions de vie sur les aires d’accueil et la faible espérance de vie des voyageu.r.se.s (environ 15 ans de moins que le reste de la population). Le jour où Lubrizol est arrivé, tout de suite j’ai pensé aux aires d’accueil qui sont situées en site Seveso, comme St-Menet, à côté de chez moi. Et en effet, entre Lubrizol et une installation de Total, il y a l’aire du Petit Quévilly. On s’est renseigné.e.s, et on s’est vite rendu compte que personne à la mairie ou la préfecture ne savait rien, que personne ne s’était rendu sur place : la seule visite reçue sur l’aire, ç’a été au bout de 4 jours, pour réclamer les loyers ! En attendant, les habitant.e.s s’étaient confiné.e.s dans leur caravane, puisque l’aire n’était pas aux normes et ne comprenait pas de local de confinement. Or une caravane, ce n’est pas étanche. De plus, on leur a interdit de sortir avec leur véhicule, alors que beaucoup de ces habitant.e.s sont précaires, et ne peuvent se permettre d’abandonner leur chez-eux. Ces personnes ont donc été oubliées.

La semaine suivante, un ami juriste s’est rendu à la Commission Européenne pour une réunion sur le mal-logement des populations rroms. Quand il a évoqué ce problème des aires d’accueil sur site Seveso, la représentante de la direction du logement, la DIHAL, lui a dit que c’était un argument démagogique et qu’il n’avait pas de donnée pour le prouver ! C’est de là qu’est parti le recensement. La puissance publique ne produira jamais ces données, parce qu’elle n’a aucun intérêt à les produire. L’idée, c’est de les produire avec les habitant.e.s des aires, d’avoir leur ressenti, de rendre sensible les cartes. À ce jour, j’ai recensé 600 aires d’accueil sur 40 départements, soit près de 50% des aires d’accueil françaises. Sur cet échantillon, je me rends compte que plus de 80% sont situées en dehors des zones habitées : on les met soit dans des sites industriels, soit sur des Z.A.C., soit aux frontières communales. De plus, 63% sont situées dans des sites soumis à nuisance industrielle ou environnementale. Il y a donc une récurrence, une discrimination environnementale qui est évidente, puisque ces lieux sont réservés uniquement aux gens du voyage. Dans les choix de localisation, et dans les processus qui mènent à ces choix, on a des récurrences de considérations anti-tsiganes : on considère que les gens du voyage ne peuvent se concevoir en dehors d’une forme de camp, et qu’ils doivent être éloignés des villes au maximum.

Le nombre d’aires d’accueil est-il suffisant ?

Non, pas du tout. En France, logiquement, toutes les villes de plus de 5000 habitant.e.s doivent avoir des terrains d’accueil. En pratique, en 2011, à peine 30% étaient réalisées. Aujourd’hui, on est à environ 70%. Les collectivités ont traîné des pieds, à tel point que la compétence de l’accueil a été transférée des communes aux ECPI [Etablissements publics de coopération intercommunale], car les maires n’osaient pas, refusaient de construire des aires, sachant que ça n’allait pas passer auprès de leurs administré.e.s. Les collectivités aussi traînent, car c’est très impopulaire de faire des terrains. En plus, on a permis aux communes de plus de 5000 habitant.e.s de déroger à la règle : si une commune participe au financement d’une aire dans une autre commune de l’EPCI, on considère qu’elle est conforme aux obligations d’accueil. Et, à partir du moment où elle conforme, elle a la possibilité d’expulser plus facilement toute personne en installation illégale. C’est ça, aussi, qui a pu motiver les collectivités à se mettre en conformité : si elles le font, elles peuvent plus facilement expulser… Un argument politique complètement paradoxal.

Que dit la loi en matière d’accès aux services sanitaires de base (eau, électricité, toilettes…) et aux « aménités environnementales » (le droit à un air respirable, de la verdure, un cadre de vie sain) sur les aires ?

La loi Besson ne prévoit pas grand-chose, et les décrets d’application ne sont pas explicites sur tous les points, ce qui a permis aux collectivités de faire les choses a minima, d’installer les aires dans des endroits impropres à la vie et de faire le minimum en matière d’installations. Sous Nicolas Sarkozy, on a fait en sorte d’avoir des blocs sanitaires individuels plutôt que collectifs, c’est-à-dire qu’actuellement sur les nouvelles aires d’accueil vous avez un emplacement de 75 m2 minimum, pour une ou deux caravanes, plus leur véhicule, plus un bloc sanitaire avec un lavabo, des toilettes. Quand c’est ”luxueux”, il y a une petite cuisine. De mémoire, il y a quelques obligations en termes de végétalisation : quelques arbres pour faire de l’ombre. Mais ça reste une minorité infime des aires : la majorité, ce sont de grandes étendues de goudron clôturées avec des emplacements dessinés au sol et un bloc sanitaire collectif en plein milieu. Par contre, dans toutes les aires, on trouve le local de la personne qu’on appelle « le gestionnaire », et que les gens du voyage appellent « le gardien ».

Ces endroits ressemblent plutôt à des parkings…

Oui, des parkings clôturés, dans une zone à l’écart, avec un gardien et des caméras de vidéosurveillance. Comme on considère que les caravanes, ce sont les espaces d’habitation, on peut filmer la sortie des caravanes. Certaines aires ressemblent à des bunkers : herse anti-intrusion, caméras, maison du gardien avec barreaux aux fenêtres et porte blindée… On a ainsi une forme d’encampement systémique, organisé en un réseau d’aires, qui repose aussi sur le business de sociétés de gardiennage ou de rénovation qui, après la loi Besson, se sont soudain découvert une spécialité dans le gardiennage des aires d’accueil de gens du voyage. Il y a des liens étroits entre sociétés de gestion des aires et sociétés qui vendent de la télésurveillance. Les « aires d’accueil » portent donc très mal leur nom : elles n’accueillent pas, mais servent à stocker et mettre à l’écart des populations.

Pensez-vous qu’on peut parler de racisme environnemental au sujet des aires d’accueil des gens du voyage ?

Cela a été fait, le 8 avril 2020, par le bureau européen de l’environnement et l’Ergo network, conglomérat des mouvements roms d’Europe, dans un rapport intitulé Pushed to the Wasteland. Environmental Racism against Roma Communities in Central and Western Europe. Ce rapport, fondé sur une cinquantaine de cas d’études en Europe, étudie des processus d’injustice environnementale dans les ghettos rroms d’Europe de l’est, mais aussi en France, où les populations rroms primoarrivantes vivent en squatt ou en bidonville. L’étude évoque aussi brièvement le cas des gens du voyage en aire d’accueil. Quand j’utilise l’expression « racisme environnemental », on me rétorque que la catégorie administrative « gens du voyage » ne vise pas explicitement un groupe racial, mais il est évident pour moi qu’il y a un caractère ethnique dans cette catégorisation : elle vise explicitement des personnes assimilées à tort ou à raison à une minorité. C’est un cas évident de racisme systémique, public et organisé par l’État.

"Aire d’accueil de Rambouillet, alors pour ceux qui connaissent la ville est synonyme de châteaux, de grands espaces, de forêts, mais pas pour les « gens du voyage » qui eux doivent vivre en bordure de nationale, dans une zone isolée dont la plus proche voisine est la déchèterie." © William Acker "Aire d’accueil de Rambouillet, alors pour ceux qui connaissent la ville est synonyme de châteaux, de grands espaces, de forêts, mais pas pour les « gens du voyage » qui eux doivent vivre en bordure de nationale, dans une zone isolée dont la plus proche voisine est la déchèterie." © William Acker

Dans un article consacré aux aires du 78, vous montrez qu’il y a un schéma qui se répète : la présence immédiate d’un danger environnemental (industrie, route, voie de chemin de fer) et l’exclusion hors des villes. On a l’impression d’un cercle vicieux : on met des populations dans un endroit isolé et isolant, puis on déclare dans les médias que ces populations ont un problème d’intégration.

Tout à fait. Tous les clichés sur le communautarisme sont alimentés par le traitement public de ces populations. Si vous mettez des gens systématiquement à l’écart des villes, que vous les traitez avec des statuts juridiques spéciaux, lesquels impliquent un traitement administratif, policier et médiatique discriminatoire, vous suscitez des positions de défense de cette population, que vous interpréterez comme un communautarisme. Vous l’accuserez de ne pas s’inclure. C’est exactement ce qui se passe avec les gens du voyage depuis des décennies. Sur les 300 000 personnes qui sont catégorisées ainsi en France, la majorité est sédentaire et ne devrait même pas recevoir cette appellation. Quand aux populations dont elles sont issues – sintés, manouches, gitanes – on les estime à près de 1 million de personnes en France. Le traitement médiatique focalise sur les itinérant.e.s et les personnes qui commettent des délits : si moi, demain, je vole dans un magasin, j’aurais droit à un article dans la presse locale qui dira : « William Acker, homme de 27 ans issu des communautés des gens du voyage, a commis un délit ». Mais moi, je ne pourrais jamais vous opposer une phrase semblable, du type : « issu.e des communautés des gens du surplace ». Cette formulation permet de répercuter un comportement individuel sur toute une communauté, de sorte que la vision des gens du voyage est dégradée et avilissante.

C’est aussi un serpent qui se mord la queue : des personnes deviennent intrinsèquement suspectes, au nom d’une racisation et/ou d’un type d’habitat qu’on leur a préalablement imposé…

Qu’on leur a imposé, et qu’on a théorisé. Si on a criminalisé la mobilité, en France, c’est parce qu’on a inventé, dans le discours politique et scientifique, le « nomadisme tsigane ». On leur a accolé un mode de vie qui reste minoritaire, et que beaucoup de gens ont adopté précisément parce qu’ils étaient chassés des villes !

La crise sanitaire que nous traversons décuple ces problèmes d’isolement, de confinement, d’exposition aux risques. Comment s’est passé le confinement sur les aires d’accueil ? Y a-t-il eu une véritable information ? De nouvelles formes de répression ?

Il y a eu des cas très différents. Majoritairement, on peut dire que ça s’est bien passé. Les gens ont fait très attention, ont eu très peur. Nous disposons de données partielles qui montrent qu’il y a une expansion très rapide du virus quand il entre sur une aire : en Nouvelle-Aquitaine, près de 25 aires ont été touchées, dont une (l’aire de Pressac) où 34 personnes ont été malades. En effet, sur une aire d’accueil, il est très difficile d’avoir un confinement individuel, surtout lorsque tout le monde utilise les mêmes sanitaires. Et comment maintenir des enfants derrière une ligne blanche au sol ? Il y a des échanges, d’où un confinement majoritairement collectif, multipliant les risques de contamination. A Cagnes-sur-mer, dès la mi-mars, il y a eu des cas. Sur d’autres terrains, il y a eu des morts. Et il y a eu un gros problème d’accès à l’eau : certaines aires ont des installations sanitaires très précaires, comme au Petit Quévilly justement, où la moitié des douches ne fonctionne pas et où il y a un ou deux robinets pour 75 personnes. Sur certains terrains privés, les gens se sont retrouvés confinés sans eau ! Sans eau, face à des communes qui n’ont pas procédé à des installations d’urgence, qui n’ont rien changé à leur discrimination habituelle.

A l'aire d'accueil d'Hellemmes-Ronchin, près de Lille, une bétonneuse surplombe les emplacements. Le terrain est recouvert de poussière en permanence. © Jeanne Guien A l'aire d'accueil d'Hellemmes-Ronchin, près de Lille, une bétonneuse surplombe les emplacements. Le terrain est recouvert de poussière en permanence. © Jeanne Guien

Quand il y a des associations qui viennent sur les aires, l’information a bien circulé. Mais comme il n’y a pas de wifi sur les aires d’accueil, qu’elles sont parfois situées en zone blanche, sans réseau, et que certaines populations sont allophones ou manquent d’équipements, tout n’a pas toujours été clair. Et on observe que les gens du voyage continuent à être considérés comme des propagateurs d’épidémie, à être victimes d’expulsion ou de violences policières, comme à Hellemmes-Ronchin où la police est venue en pleine nuit, tirant au LBD dans des caravanes où dormaient des enfants, giflant, insultant ; ça a été filmé. Depuis le 11 mai, les expulsions reprennent, les coupures d’électricité aussi, et on observe une nouvelle criminalisation de la mobilité : des élu.e.s se plaignent de voir des caravanes arriver sur leur commune, disant que cela peut propager l’épidémie, alors même que dans leur ville des milliers de personnes font des aller-retours chaque jour, au nom du capitalisme, pour aller travailler. 

C’est une forme d’hygiénisme raciste qu’on observe aussi avec les biffin.e.s : ces personnes qui récupèrent les déchets, trient, réparent, remettent en circulation, réduisent le volume de déchets, sont considérées comme des personnes qui salissent, dérangent, génèrent des nuisances. On ne les qualifie pas d’ « écologistes », de militant.e.s, ou de personnes qui apportent un service environnemental. Est-ce la même chose pour les collectifs de gens du voyage qui luttent pour l’amélioration de leurs conditions de vie ? Y a-t-il un privilège de l’étiquette « écologiste » ? Cela expliquerait notamment l’homogénéité sociologique des groupes à qui on la décerne…

C’est tout le problème : quand on traite de questions écologistes, qu’on cherche des données, on ne fait pas appel aux gens qui subissent les nuisances, mais aux associations et aux expert.e.s. Or, chez les gens du voyage, il y a énormément de personnes qui luttent sur le terrain contre des inégalités environnementales, dans tous les départements. Mais elles luttent de façon isolée, leur parole est rarement recueillie, et on considère qu’elles ne luttent pas sur le plan écologique, mais social. Or les deux questions sont indissociables. L’écologie, c’est aussi l’accès à l’eau, à l’électricité, à l’école, à un environnement qui ne soit pas pollué. Dans l’aire de Gex (Ain), des familles vivent dans une carrière, qui sert aussi de site de brûlage de déchets toxiques, de batteries et de produits chimiques, sans aucune réglementation ! L’environnement est complètement pollué, il y a des vibrations, de la poussière, on ne peut plus ni parler ni manger dehors, ni même se concentrer pour réfléchir ! Vous pensez vraiment que ces gens-là ne se battent pas contre ces conditions ? Bien sûr que si, et ce sont les gens les plus à même de parler d’écologie dans cette région. Quand on voit que les personnes qui subissent ces discriminations environnementales sont toujours les mêmes – soit des gens extrêmement précaires, soit des gens majoritairement racisés – on se rend compte qu’il y a un système. L’idée, aujourd’hui, c’est de faire émerger ces mouvements de terrain, de les mettre en correspondance les uns avec les autres, pour que leurs membres se sentent moins seul.e.s et aient moins peur. En effet, les personnes qui subissent des discriminations environnementales subissent aussi souvent des pressions administratives, des menaces par le maire de la ville : « si vous parlez trop, je vous coupe l’eau » « si vous parlez trop, je détruis votre chalet », «  si vous parlez trop, je vous expulse »... « S’il y avait un chenil à côté de l’aire d’accueil, peut-être que j’installerai l’eau » : voilà ce qu’on m’a rapporté la semaine dernière !

Donc, pour ma part, ça ne m’intéresse pas de savoir ce que l’association écolo du coin pense. Ce qui m’intéresse, c’est que les gens me disent ce que c’est que de vivre dans une carrière. Ce sont ces gens-là qui doivent porter les questions écologiques aujourd’hui, afin qu’on ouvre des portes vers d’autres questions – des questions sociales, des questions de racisme, etc. Pour rassembler les combats, et pour qu’un mouvement puisse émerger et lutter, il faut que la parole des premières victimes soit mise en avant.

 

Cette interview a été réalisée dans le cadre de l'émission Zoom Ecologie sur Fréquence Paris Plurielle, 106.3 FM. L'émission intégrale peut être écoutée ici.

Pour découvrir les travaux de William Acker, vous pouvez suivre son fil Twitter "rafumab" ou lire ses articles en ligne.

 

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