Les conciles du IVème siècle : de Nicée à Tyr (1)

Histoire de la christianisation IVème siècle, quand et comment le christianisme s'est emparé du monde

    Dans la série des conciles qui vont de 325 (Nicée) à 381 (Constantinople) plusieurs sont importants, dont celui de Tyr, en 335, convoqué, cette fois encore, par un Constantin qui approche de la fin de sa vie. On y retrouve, outre un nouveau venu qui fait une brève apparition dans l’histoire, Eustathe, évêque d’Antioche, les principaux protagonistes du concile de Nicée, tous, à l’exception d’Athanase, en fin de carrière, l’empereur lui-même et surtout deux ecclésiastiques faisant depuis longtemps partie de ses proches, Eusèbe de Césarée et Eusèbe de Nicomédie.
    Quelques années se sont passées depuis le concile de Nicée. L’évêque d’Alexndrie, Alexandre, est mort en 328 et le jeune diacre qui faisait fonction de son secrétaire, et s’était avéré le plus virulent adversaire d’Arius, Athanas, et qui a maintenant environ trente ans, est élu comme son successeur. Une longue carrière, particulièrement agitée, l’attend. Il va jouer un rôle essentiel dans le devenir de l’Eglise catholique, mais un rôle dont l’importance n’est jamais reconnu, sans doute en raison des aspects sulfureux de sa personne. Son rôle serait essentiel non seulement parce que c’est lui qui établit que le Nouveau Testament contient 27 textes, dont il donne la liste, pas un de plus pas un de moins, constituant la forme que nous lui connaissons maintenant. (1) Son rôle est essentiel aussi par le combat qu’il mènera jusqu’à son dernier souffle contre l’arianisme, longtemps après la mort d’Arius. Comme l’a écrit un historien du temps de la crise moderniste, « un tel homme valait à lui seul une armée ». (2)
    « Quant aux textes du Nouveau Testament, il ne faut pas hésiter à les nommer. Ce sont les quatre évangiles : selon Matthieu, selon Marc, selon Luc, selon Jean ; ensuite les Actes des apôtres et les sept épîtres dites catholiques ; une de Jacques, deux de Pierre, trois de Jean et une de Jude ; outre ceux-là, les quatorze épîtres de l’apôtre Paul, écrites selon l’ordre que voici : la première aux Romains, puis les deux aux Corinthiens, celle aux Hébreux, puis celle aux Galates et celle aux Ephésiens, ensuite celle aux Philippiens et celle aux Colossiens, après celle-là les deux aux Thessaloniciens : ensuite les deux à Timothée et celle à Tite, ensuite celle à Philémon et après cela l’Apocalypse.
    Ce sont les sources du salut de sorte que celui qui est assoiffé jouisse des paroles qui y sont contenues. Car c’est en celles-ci qu’est annoncé l’enseignement de la piété. Que personne n’y ajoute ni y retranche. En effet, c’est à leur sujet que le Seigneur réprimanda les Sadducéens en disant : « Vous vous trompez, car vous ne connaissez pas les Ecritures ni la puissance de Dieu ». (…)    Toutefois mes biens aimés, lorsque nos pères ont canonisé les premiers livres et ont néanmoins défini ceux destinés à la lecture, ils n’ont fait absolument aucune mention des apocryphes, mais pareille astuce est le fait des hérétiques. En effet, ce sont eux qui les écrivent quand ils veulent et ajoutent une chronologie, afin de les faire passer pour anciens et trouver la manière de tromper les gens simples. C’est une grande dureté de cœur de la part de ceux qui font ces choses-là et c’est ne pas craindre la parole qui est écrite : « N’ajoutez pas à la parole ce que je vous ordonne et n’y retranchez pas ».
    Le rôle d’Athanase est également essentiel par le combat qu’il va mener jusqu’à son dernier souffle contre l’arianisme, longtemps après la mort d’Arius et le concile de Tyr en est l’un des premiers épisodes. Toutefois, le concile de Tyr, assez bien connu, est précédé d’un autre, beaucoup moins bien connu qui a pour cadre Antioche et son évêque, Eustathe. Il faut le mentionner car c’est la contestation de l’élection d’Athanase qui en est la cause. Cette contestation est d’abord menée par Eusèbe de Nicomédie et un certain nombre de ses amis qui, dans la suite de l’histoire seront appelés « eusébiens » (3), mais qui ne sont autres, en réalité que des ariens. Eusèbe de Nicomédie, on s’en souvient, avait été exilé à la suite de Nicée, mais il avait su quelque temps après retrouver les faveurs de l’empereur. Dans cette contestation de l’élection d’Athanase, il trouve le soutien de son homonyme, Eusèbe de Césarée qui n’avait jamais cessé d’être arien de cœur, bien que se pliant aux décisions de Constantin. Disposant l’un et l’autre de l’oreille de l’empereur, ils obtiennent la convocation d’un concile à Antioche qui se serait tenu en 330, si cette date est effectivement la bonne, en tous les cas antérieurement à la réunion de Tyr. C’est indirectement le nicéisme qu’ils entendent attaquer et ils trouvent plus commode de l’attaquer en la personne d’un personnage secondaire,  moins puissant qu’Athanase, en l’occurrence Eustathe d’Anitioche qui, pour faire bonne mesure, sera également accusé d’adultère. Eustathe est effectivement déposé, expédié en exil où il meurt, et quelques autres compagnons connaissent un sort semblable. Puis, c’est à Césarée que se tient un autre concile qui, cette fois, met en cause directement Athanase, cette fois accusé d’avoir commis un meurtre. Tous les arguments sont bons pour affaiblir l’adversaire. Athanase se défend  en produisant devant le concile, en pleine santé, la prétendue victime.
    Au concile de Césarée, Athanase reçoit le soutien de Constantin et se maintient à son poste contre vents et marée. Constantin qui commence à se faire vieux, voit bien que l’entreprise nicéenne a échoué. En outre, il n’a pas quel’oppositiondes ariens et des nichées à gérer, mais au contraire, toutes sortes d’autres dissidences qu’il menace en ces termes : 
    Constantin, vainqueur très Grand aux hérétiques : « Novatiens, Valentiniens, Marcionites, Cataphrygiens, et tous autres qui enseignez des doctrines nouvelles dans des assemblées particulières, apprenez de cette loi la vanité et la fausseté de vos opinions et la malignité du poison par lequel vous infectez les âmes et leur donnez la mort. Vous êtes les ennemis de la vérité et de la vie. Vos conseils sont pernicieux, ne tendent qu’au vice et à la corruption, à l’oppression de l’innocence et à la ruine de la foi… La multitude et l’importance de mes occupations ne me permettent pas de faire une plus longue ni une plus exacte énumération de vos crimes. Ils sont si énormes qu’il me faudrait plus d’un jour pour les énumérer (…) Votre impiété ne pouvant plus être supportée, nous vous défendons par cette laide faire à l’avenir des assemblées, ni en public ni en particulier et nous ordonnons que tous les lieux où vous les faisiez par le passé vous seront ôté. Que ceux d’entre vous qui recherchent de bonne foi la pureté de la religion reviennent au sein de l’Eglise et qu’ils rentrent dans la communion où ils trouveront la vérité » (4)
    En fait de trouver la vérité en intégrant l’Eglise telle que Constantin l’entend, tout ce petit monde (pour la plupart étant la réminiscence de la Gnose du IIème siècle)n’aurait pu trouver qu’une Eglise divisée en deux factions, entre lesquelles il leur aurait été nécessaire de choisir. Or, la consubstantialité du Fils et du Père n’était pas leur premier souci. L’ordre et l’unité sont ceux de Constantin et ces deux factions qu’il essaie de réunir réprésentent sans doute la majorité des chrétiens. Pour autant, les successeurs des gnostiques ne doivent pas être si minoritaires, si l’on en juge par le nombre de lois qui sont prises contre eux par les héritiers de Constantin et que l’on trouve dans le Code Théodosien. Pour l’heure, Eusèbe de Nicomédie a habilement manœuvré pour que l’empereur décide de la convocation de ce concile qui doit se tenir à Tyr, capitale de la Phénicie. Voici les termes de sa lettre aux évêques : « 
(À suivre)

(1) Lettre Festale 39 de Pâques 367. Athanase n’a aucune autorité pour affirmer cette supposée authenticité, ni aucune connaissance historique particulière. A l’époque, le nombre des têtes authentiques formant le Nouveau Testament fait  débat. L’ « histoire normale » attribue la clôture de la querelle au pape Gélase (né vers 410, mort en496), 
attribue cette « canonisation qui prend un « décret » dont la date exact n’est pas connue où figure la liste des 27 textes. En fait, Gélase ne fait que reprendre la lettre vestale 39 d’Athanase.
 (2) Jean-Rémy Palanque, De la paixconstantinienneà la mort de Théodose (2) 
(3)  A ces « eusébiens » viennent s’adjoindre les « méléciens », autre groupe dissident de Nicée.
(4) Eusèbe de Césarée, Vie de Constantin,III, 64/65

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